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Résumé

Les langues ne doivent-elles être qu’utiles ? Cette question rhétorique interroge les déviances utilitaristes de certaines conceptions très actuelles (et influentes) des langues et de leur enseignement/apprentissage (E/A désormais) : l’utilité ne fait pas que primer, elle priverait la didactique des langues (DDL désormais) de toute autre ambition. Ce texte propose l’idée qu’une critique de l’utilitarisme en DDL est indissociable d’une réflexion sur la place et le statut de la rationalité dans cette discipline (notamment quand il s’agit de conceptualiser ce qu’est la langue). Autrement formulé, et de manière volontairement polémique : si l’on critique l’utilitarisme et la domination de l’efficacité managériale dans l’E/A des langues, il faut, en toute cohérence, remonter le fil. Cela est singulièrement dérangeant, car on en arrive assez rapidement à la question (sensible, car nodale en DDL) de la conception de la langue : celle-ci ne peut-elle être que rationnelle ? N’y a-t-il pas un rationalisme certain – et peu discuté – dans sa conceptualisation en DDL ? Et n’est-ce pas là la source même des dérives utilitaristes par ailleurs dénoncées ? 

Marc DEBONO
EA 4428 DYNADIV
Université de Tours

Introduction

Ce texte est issu d’un panel, comprenant trois autres communications (respectivement et dans l’ordre chronologique d’alors : Emmanuelle Huver, Isabelle Pierozak et Véronique Castellotti), qui s’est tenu à l’occasion d’un colloque organisé à Montpellier en février 2019 : les quatre textes issus de ce moment collectif sont donc solidaires, et l’argumentation de fond est ainsi à lire dans cette intertextualité cohérente. La question-titre de ce colloque était celle-ci :« les langues n’ont-elles pour vocation que d’être utiles ? ». Mon rôle dans le panel était de mettre en perspective ce dernier terme utile, ou plutôt cette formulation interro-négative : les langues ne doivent-elles être qu’utiles ? Une questionrhétorique bien sûr (il n’y a pas besoin d’être linguiste pour comprendre qu’elles n’ont pas cette unique vocation) visant clairement les déviances utilitaristes de certaines conceptions très actuelles (et influentes) des langues et de leur enseignement/apprentissage (E/A désormais). Utilitaristes justement parce qu’il y a réduction et exclusivité : « qu’utiles »/ « uniquement/essentiellement utiles »[1]. Dans cette acception, que je retiens ici, l’utilité ne fait pas que primer, elle priverait la didactique des langues (DDL désormais) de toute autre ambition.

Partant de la critique – à mon sens légitime – de l’utilitarisme en DDL, je vais ici chercher à en explorer les prémisses et les implications, en procédant à l’examen d’une série de points/questions « en cascade » : 

- critiquer les dérives utilitaristes de la DDL est nécessaire et pertinent ; et de plus en plus de voix – de chercheurs comme de praticiens – s’élèvent en ce sens, ce qui est plutôt rassurant pour l’avenir de notre discipline (ou ce qui montre peut-être aussi que la coupe est bien pleine).

- mais j’essaierai de montrer qu’une critique (politique) de l’utilitarismeen DDL conduit, selon moi, inévitablement à une critique (épistémologique) de la technique: l’une ne peut aller sans l’autre. On peut en effet argumenter que la focalisation sur l’utile/l’utilitaire (et l’efficace, intimement lié à l’utile) vient du phénomène technicien, pensable comme grand phénomène de la modernité (et de l’ultra-modernité) occidentale. Or, si l’utilitarisme de l’E/A des langues est désormais assez largement vilipendé par les chercheurs, la critique de la technique est quant à elle assez peu menée : c’est un point aveugle en DDL que l’on peut essayer de comprendre en tant que tel.

- dans cette critique qu’il reste à mener, « technique » est bien entendu à comprendre – avec les penseurs du phénomène technicien de la seconde moitié du XXe siècle – dans un sens plein et large : non pas dans son sens réducteur d’« ensemble des objets techniques », mais comme mode de rapport au monde qui le transforme en même temps qu’il nous transforme (cf. infra).

- cela nous amène naturellement à ce qu’est cette modalité technique d’appréhension du monde. On ne peut éviter à cet endroit la question qui sera au centre de mon propos : celle de la rationalité, et de ses propres dérives rationalistes. Dit de manière quelque peu abrupte, ce mode de rapport technique au monde est en effet fondamentalement solidaire du primat du rationalisme occidental, et l’on peut tenter de retracer une généalogie de ces liens, en montant sur certaines épaules (cf. infra).

Pour résumer, ce raisonnement, esquissé ici à grands traits et qui sera plus précisément argumenté par la suite, propose donc l’idée qu’une critique de l’utilitarisme en DDL est indissociable d’une réflexion sur la place et le statut de la rationalité dans cette discipline (notamment quand il s’agit de conceptualiser ce qu’est la langue). Autrement formulé, et de manière volontairement polémique : si l’on critique l’utilitarisme et la domination de l’efficacité managériale dans l’E/A des langues, il faut, en toute cohérence, remonter le fil. Cela est singulièrement dérangeant, car on en arrive assez rapidement à la question (sensible, car nodale en DDL) de la conception de la langue : celle-ci ne peut-elle être que rationnelle ? N’y a-t-il pas un rationalisme certain – et peu discuté – dans sa conceptualisation en DDL ? Et n’est-ce pas là la source même des dérives utilitaristes par ailleurs dénoncées ? 

1. L’utilitarisme et sa critique en DDL 

L’utilitarisme n’a pas bonne presse en France, et notamment dans le champ de la recherche en sciences humaines et sociales (SHS désormais). Le Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales/MAUSS (et sa revue[2]), se fait par exemple l’écho de cette méfiance : l’utilitarisme n’y est en son sein envisagé que négativement, objet désigné d’une « lutte contre ». Cette perspective tranche avec d’autres contextes, d’autres traditions intellectuelles : dans une certaine frange de la philosophie morale et politique anglo-saxonne, initiée par Bentham et Stuart Mill, l’utilitarisme est au contraire considéré positivement, comme un rationalisme permettant de « maximiser le bonheur » : « une morale rationnelle, tout à la fois à la fois individuelle et collective, pour évaluer les actions de chacun et, plus largement, les choix sociaux et politiques » afin de « maximiser le bonheur » (Audard, 2009 ; je souligne ; voir aussi Castellotti ici même).

Toujours est-il qu’en DDL, on observe ces dernières années le développement d’une critique anti-utilitariste, souvent teintée d’une critique politique plus large que nous pouvons qualifier d’économiciste : condamnation de la tendance néo-libérale jugée à la manœuvre dans le champ de l’E/A des langues et de leur diffusion, laquelle réduit les langues à un « produit » utile, le corrélant toujours davantage à l’économie de marché, en Europe et ailleurs (cf. également Huver ici même)[3]. La Division des politiques linguistiques du Conseil de l’Europe– dont on connaît l’influence considérable sur l’E/A des langues en Europe, ainsi que sur la DDL en tant que discipline – est à cet égard souvent prise pour cible. Les travaux de l’équipe Dipralang à Montpellier (hôte du colloque auquel fait suite ce texte) en sont de très bons exemples. J.-M. Prieur dénonce notamment dans un texte  – au très beau titre : « L’Empire des mots morts » (Prieur, 2017) – la « rationalité économique, managériale, technocratique qui détermine les divers documents) produits par le Conseil de l’Europe en matière d’éducation, de recherche, et d’enseignement des langues. Cette rationalité managériale [qui] est principalement une rationalité utilitaire, instrumentale, calculante  et qui réduit en particulier l’apprenant à un individu qui « jouit de ses prothèses technologiques et in fine s’enferme par le biais de l’ordinateur dans un lien toxique à lui-même. » (Prieur, 2017 : 10 ; je souligne). Je partage pleinementces conclusions sur l’optique managériale tout à fait délétère qu’emprunte aujourd’hui largement la DDL. Mais, dans la perspective d’alimenter la réflexion (voir aussi : Huver, ici même), je vais essayer de montrer que cet accord sur ce qui « ne va pas » masque peut-être un accord moins évident sur le fondement de la critique : sur quoi la fait-on reposer ? Principalement sur l’économique et le politique (le néolibéralisme européen, mondial), ou sur le phénomène technicien (en lien avec la question de la rationalité, donc) comme matrice de la dérive managériale observée ?

2. Utilitarisme et technique : la question de la rationalité

La plupart des discours qui dénoncent la rationalité utilitariste/marchande/managériale (des approches « cadre-européennes » par exemple) ne donnent que rarement leur conception de la technique, ou bien celle-ci est finalement assez circonscrite aux phénomènes que le sens commun peut aisément qualifier de « techniques ». Dans cette conception restreinte de la technique, c’est principalement la place des objets techniques en DDL qui est discutée : les NTICE, les ordinateurs, et même le Cadre comme « technologie », ou encore les « techniques méthodologiques », tels le SGAV, l’analyse des besoins (qualifiée de « technologie » par Richterich en 1979), les approches par les tâches, les approches par « compétences » (qui ont fait l’objet de nombreuses critiques : Bronckart, 2009 ; Del Rey, 2012 ; Rastier, 2013 ; Puren et Maurer, eds, 2018, entre autres).

Pour nécessaires qu’elles soient, ces critiques ratent à mon sens en partie leur cible. On peut en effet argumenter que la critique des objets techniques sauve la pensée technique, tout en condamnant ses déviances utilitaristes : l’efficacité à tout prix de l’E/A, la marchandisation des langues et de leur apprentissage/enseignement/diffusion, etc. Aussi, pour porter la critique à cœur, peut-on embrasser une conception plus poussée de ce qu’est la technique, conception qui oblige ensuite à une critique plus élargie des dynamiques didactiques : la condamnation de l’utilitarisme est en effet indissociable de la critique des racines de la pensée technicienne

A cet endroit, il faut donc s’entendre sur ce que l’on appelle « technique » : et c’est justement là qu’il peut y avoir « désaccordage ». Je m’appuierai ici sur les travaux de deux penseurs de la technique du siècle dernier, Ellul et Heidegger, tous deux cherchant à cerner le phénomène technicien qu’ils considèrent comme le grand phénomène de la modernité occidentale (et donc, planétarisée) : non dans un sens circonscrit à l’ensemble des techniques disponibles donc, mais dans le sens large de « mode de rapport au monde » fondé sur une conception « étroite » de la rationalité (c’est-à-dire exclusive : une « rationalité-rationaliste », pourrait-on dire) et dont les conséquences/les effets sont l’optique instrumentale, utilitariste, où la recherche d’efficacité prime sur toute autre chose. Cette prise de recul théorique permettra – je l’espère – d’interroger en profondeur certains mouvements de la recherche en DDL, voire d’éclairer certains de ses paradoxes.

2.1. La technique selon Jacques Ellul : efficacité et rationalisme

Jacques Ellul, historien du droit bordelais ayant écrit une œuvre pléthorique sur la question de la technique (une quinzaine d’ouvrages sur la question entre 1954 et 1988, sans compter une multitude d’articles) mais néanmoins resté dans un relatif anonymat en France[4], écrit son livre séminal en 1954 (La Technique ou l’enjeu du siècle) – la même année où Heidegger publie son fameux essai « La Question de la technique ».

On sait que la critique – évoquée supra – de l’utilitarisme par le MAUSS (portée notamment par l’économiste décroissant/altermondialiste S. Latouche : 2013) est très influencée par la pensée d’Ellul, qui définit ainsi le « phénomène technicien », le distinguant des « techniques traditionnelles » ; je me permets ici de citer un peu longuement cet auteur méconnu, dans une parole réflexive, de retour sur son œuvre : 

      « Le phénomène technicien
J’ai été conduit à distinguer entre ce que faisait l’homme dans toutes les sociétés quand il utilisait certaines techniques (les opérations de chasse, de pêche, de construction d’une cabane et même de cueillette sont des opérations techniques), et ce que nous connaissons dans le monde occidental depuis le XVIIIe siècle, qui s’est développé par la suite et que j’ai qualifié de phénomène technicien.
La grande différence réside dans deux caractères. D’abord, l’intervention de la rationalité. Jusqu’au XVIIIe siècle, la technique était simplement de l’ordre de la pratique. À partir du XVIIIe siècle, on a réfléchi sur les techniques, on a procédé à des comparaisons et on a essayé de rationaliserleur usage, ce qui change complètement de perspective. La technique n’est plus seulement un usage, une opération. Elle passe désormais par une intervention rationnelle, avec un objectif complètement différent qui est l’efficacité.
Quand on étudie les techniques anciennes, on est surpris de voir à quel point l’efficacité n’est pas une notion décisive, déterminante. On employait des techniques pour des raisons religieuses, traditionnelles, et qu’une technique soit plus efficace qu’une autre ne gênait pas beaucoup les utilisateurs.
Ce qui va caractériser le phénomène technique, au contraire, c’est que les techniques vont être évaluées les unes par rapport aux autres en fonction de ce critère d’efficacité. C’est pourquoi la technique dans le monde occidental depuis le XVIIIe siècle est qualitativement différente. Ce n’est pas seulement une question de volume » (Ellul, 2008 : 63-64 ; je souligne).

Selon Ellul, c’est donc « l’intervention de la rationalité » dans la manière de concevoir la technique qui la fait changer de nature[5], conduisant à cette recherche permanente d’efficacité (qui n’est que la conséquence de ce changement qualitatif). Une certaine place et un certain statut (exclusif) accordé à la rationalité sont au cœur de la « pensée technicienne ». Mais ne nous méprenons pas : cette parole n’a rien d’axiologique ou de réactionnaire, et il ne s’agit pas pour le penseur bordelais de prôner le retour d’un emploi de la technique à des fins religieuses ou traditionnelles. Son propos est davantage d’inviter à se poser la question en des termes nécessairement historiques (ce qui est somme toute logique pour un historien de formation), historiciser pour bousculer certaines évidences aujourd’hui « naturalisées ». Parmi ces « évidences naturalisées », l’efficacité et la place centrale qu’elle va occuper dans le système technicien : être efficace en toute chose devient l’obsession du monde moderne... et de la DDL en tant que discipline « plongée » dans ce monde (et ne le contestant que trop rarement)[6]. L’historicisation de la notion à laquelle nous conduit Ellul, permet de poser des questions à la DDL actuelle : l’efficacité est-elle/doit-elle être l’alpha et l’oméga de l’E/A des langues ? Peut-on poser la problématique didactique en d’autres termes, dans lesquels l’efficacité ne primerait pas nécessairement ?[7]

2.2. La technique selon Martin Heidegger : règne du fonctionnement/de la « faisance » et « arraisonnement » 

Préalable :Il faut mentionner ici, en toute transparence et pour la sérénité du lecteur qui poursuivra la lecture de ce texte, que j’ai bien connaissance des débats autour de la pensée heideggerienne et de sa réception en France (notamment avec les écrits d’E. Faye, 2005, et, dans le domaine des sciences du langage, de F. Rastier, 2015, qui propose en particulier une analyse linguistique de ce qu’il appelle les « mots couverts »/Deckname qui donneraient nécessairement une autre physionomie à l’œuvre du philosophe), débats qui ont été repris et actualisés avec la publication des Cahiers noirs (cf. Trawny 2014 et les vives polémiques à ce sujet : Rastier, 2018 par exemple). 

Il est également bien connu que de nombreux intellectuels, français (Derrida, Lévinas, Dastur, Zarader, Janicaud, Ferry, etc.) mais pas seulement (pour ne mentionner que des travaux actuels, voir ceux de la philosophe new-yorkaise B. Babich, en particulier l’ouvrage collectif qu’elle a dirigé sur les philosophies herméneutiques en SHS, 2017), se sont intéressés de très près à la pensée du philosophe allemand, jusqu'au conférencier invité du colloque dont sont tirés ces actes (Anderson, 2002[8]). Il me semble difficile de balayer cette réception d’un revers de main (plus ou moins documenté), comme le fait en partie F. Rastier dans un paragraphe de son ouvrage de 2015 au titre plus que problématique à mon sens (cf. « La lustration par les Juifs », expression qui lui sert à dénoncer les « cautions juives » de M. Heidegger). On sait également comment l’idée de « dette impensée » avancée par Zarader (2014) - selon laquelle Heidegger aurait été influencé dans son élaboration philosophique par la tradition de pensée hébraïque - a été peu ou prou assimilée à une entreprise de retournement manipulatoire : ces attaques, pour intéressantes qu’elles soient en ce qu’elles contribuent à maintenir un débat intellectuel nécessaire,  s’inscrivent selon moi dans une volonté très nette de fixer un sens au corpus heideggerien, une interprétation bien encadrée et délimitée (ce qui est, notons-le au passage, conforme aux options scientifiques des auteurs précités : cf. notamment l’herméneutique matérielle de F. Rastier). 

Pourtant, il n’est pas aberrant, ni ultra-relativiste non plus, de dire avec Paul Ricoeur que le sens du texte est devant lui[9]. J'élabore donc, à partir d'une partie (seulement : je n’ai pas la prétention de connaître intimement tous ses aspects, tant s’en faut) de l’oeuvre heideggerienne (celle sur la pensée technique et ses influences sur la conception de la langue comme quelque chose d'essentiellement et avant tout rationnel : 1990 [1962]), une réflexion critique sur la pensée didactique de notre temps. Il s’agit donc d’une « aide »[10], qui me permet de penser certaines évolutions d’un champ spécifique d’élaboration des connaissances : ni plus, ni moins. Je précise également que ma modeste réflexion s'appuie sur des écrits d’un penseur très différent (J. Ellul) du philosophe allemand (en particulier de par son ancrage marxien), mais qui pourtant tient des propos étonnamment convergents sur le lien entre un rationalisme « trop puissant » (Janicaud, 1985) et ce qu'il nomme « phénomène technicien ». 

L’on trouve à la même époque, en Allemagne cette fois, une autre formulation de cette critique de la technique chez Martin Heidegger : dans sa conférence « La question de la technique » (1953), mais aussi dans le célèbre entretien au Spiegel de 1966 où il tient ce propos : « Tout fonctionne. C’est bien cela l’inquiétant, que ça fonctionne, et que le fonctionnement entraîne toujours un nouveau fonctionnement » (entretien paru dans Heidegger, 1977 [1988] : 45-46). Le « fonctionnant », manière de désigner l’essence de la technique, laquelle engendre toujours du nouveau « fonctionnant », sans que l’on s’arrête pour réfléchir aux finalités de ce développement : il faut que cela fonctionne, et c’est cette impérieuse nécessité qui est « inquiétante » pour le philosophe allemand : le caractère autonome – c’est-à-dire a-politique : non réfléchi, non discuté – du développement technique, qui échappe ainsi à l’homme (Ellul met également en lumière cette autonomie du développement technique, à sa manière).

En DDL, la course aux innovations, devenue exponentielle ces dernières années, est certainement une très bonne illustration de cette « autonomie », confinant à l’emballement. Citons, pêle-mêle, quelques exemples plus ou moins actuels : les toujours « nouvelles » technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement/TICE, les perspectives méthodologiques actionnelles puis co-actionnelles (puis ?), la didactique « émergentiste », « neurolinguistique » ou « cognitive » (puis ?), etc. Il est possible de lire cette course (accélérée) à l’innovation qui semble caractériser l’histoire contemporaine du champ de l’enseignement des langues étrangères comme une conséquence directe de son inscription (ancienne, voire initiale) dans un paradigme techniciste (sur ce point, cf. Debono, 2015 et 2016). Pourquoi innove-t-on toujours plus et plus rapidement si ce n’est pour que cela « fonctionne », que la technique (didactique) se « développe » sans que l’on prenne vraiment le temps de se demander dans quel sens, ni pourquoi, cette question étant de plus en plus rarement abordée explicitement dans les pourtant très nombreux colloques, ouvrages et articles du champ, ou réduite à des considérations utilitaires (un « pourquoi » fortement atrophié donc) : « Des buts deviennent superflus sous la pression qu’exerce l’efficacité du pur procédé selon lequel est renforcée la puissance de la faisance » [GA 66, 22] (Heidegger, cité par Gedinat, 2013 : 1349 ; je souligne). 

Le caractère superflu des buts, de l’interrogation sur le « pourquoi », traduit des formes de dépolitisation par la technique : peu importe les fins, qui ne sont même plus pensées, ce qui semble flagrant en DDL, où il s’agit de plus en plus explicitement de proposer des solutions « efficaces » pour l’enseignement, pour l’apprentissage, et ce « but » (qui n’en est pas un, nous l’avons vu, mais bien plutôt une conséquence de l’installation doxique de la pensée technicienne) semble suffire à motiver la plupart des initiatives. Notons que l’ « efficacité » mise au service d’objectifs que l’on pourrait qualifier de « généreux » (intégration/insertion/inclusion, par exemple) ne modifie pas le problème, qui est plus fondamental, et a trait à l’essence de la technique :

« Heidegger ne se borne nullement à proposer des descriptions de cette course aux nouveautés. Ce qu’il entreprend, c’est une analyse philosophique de l’origine (à ses yeux, métaphysique) et de la ‘destination’ (ou de la dynamique) de ce qu’on appelle, depuis relativement peu, la ‘technoscience’. […] il envisage l’essence de la technique moderne » (Janicaud, 2001 : 77 ; c’est l’auteur qui souligne)

Et cette « essence », « c’est une nouvelle disposition entre l’homme et les choses », c’est le projet de réduire la nature à un « complexe calculable de forces » (Heidegger, 1954 [1980] : 29) afin de s’en rendre « maître et possesseur », pour reprendre la fameuse formule de Descartes. Ce projet, c’est ce qu’il appelle également « l’Arraisonnement » (Ge-stell) (idem : 26) : la technique moderne, c’est la soumission absolue de la nature au principe de raison (il rejoint donc, en partant de bases sensiblement différentes, la critique de l’utilitarisme technicien né d’un ultra-rationalisme selon J. Ellul). Cette soumission absolue/arraisonnement étant pour Heidegger l’achèvement du programme de la philosophie occidentale : c'est la métaphysique poussée jusqu'à son terme.Si l’on adhère un tant soit peu à cette interprétation du phénomène technicien, la conséquence à en tirer en est que le développement irréfléchi/autonome de la technique est inévitable tant que la prégnance du rationalisme et de son statut n’est pas (re)discutée[11].

Ce que l’on peut donc retenir de ces deux penseurs (Ellul et Heidegger), c’est une convergence de vue quant au constat que la technique, au sens de rapport au monde guidé par l’efficacité et l’utilité, est une perspective indissociable d’une certaine conception de la rationalité – et de la place/du statut que l’on lui accorde –, qui propose de « calculer » le monde, de le soumettre au principe de raison, pour s’en rendre « maître et possesseur », pour le contrôler[12]. Nous sommes donc bien loin d’une technique réduite aux « objets techniques » : « l'essence de la technique n'est rien de technique » (idem : 9). C’est pour cette raison précise que critiquer certains usages des NTICE, critiquer la prégnance du Cadre envisagé comme « technologie », critiquer la doxa méthodologiste techniciste de la perspective actionnelle ou de l’approche par compétences, etc. ne suffit pas pour en sortir : une réflexion poussée sur la technique et son essence « ébranle à la fois un technicisme naïf et un humanisme rhétorique » (Janicaud, 2001 : 83). En d’autres termes, on ne peut plus se contenter de professer la litanie tant de fois entendue du « plus d’humain/moins de technique » en DDL – dans l’emploi des NTICE, des learning analytics ou du CECRL par exemple – pour se donner bonne conscience à moindre coût : sans remonter aux racines de ce qui produit ces excès de technicisme décriés (à savoir la place et le statut de la rationalité en DDL), les volontés exprimées de donner un nouveau cap à l’E/A des langues resteront de l’ordre du vœu pieux… et les recherches et pratiques « compensatoires » pourront continuer (cf. note 5 plus haut, et le texte de Pierozak, ici même).  

3. Peut-on questionner la place et le statut de la rationalité / le rationalisme (en DDL) ?

Force est de constater qu’il est extrêmement difficile de poser ouvertement la question de la place et du statut de la rationalité, ou de l’ « empire du rationalisme », en DDL ou ailleurs. En partie pour la raison assez simple à comprendre que cette thématique est relativement taboue, du moins en France. Le rationnel est en effet assez systématiquement mis en face de son antonyme : l’irrationnel – le plus souvent présenté comme religieux qui plus est, alors qu’il n’en constitue pourtant qu’un aspect limité.

Il faut ici préciser que ni Ellul ni Heidegger n’ont jamais considéré la dichotomie rationnel/irrationnel comme un élément clé de leur analyse critique du rationalisme technicien : il ne s’agit aucunement de réfléchir au supposé contraire (que serait l’irrationnel, voir l’irrationalisme) qui n’a finalement que peu d’intérêt à leurs yeux. Ce qu’Heidegger propose c’est un « retour amont » à même de « se désintoxiquer du calcul jusqu’à l’origine de celui-ci dans le domaine de la pensée » (J. Beaufret commentant l’œuvre d’Heidegger, 1984 : 65). « Désintoxiquer » ou « dénaturaliser » des options rationalistes de lecture du monde qui sont aujourd’hui « naturalisées » : le paradoxe étant que ce sont plutôt ces « naturalisations » (épistémologiques) qui pourraient être considérées comme… irrationnelles[13]. Ce qui est en jeu, ça n’est donc pas l’irrationnel, mais une rationalité trop « puissante »[14]ou « rassurante »[15]

Aussi, pour remettre la rationalité à sa place, nous pouvons faire nôtre le projethusserlien de C. Romano de « dépasser ‘une piètre rationalité au cœur étroit’ pour une autre, plus généreuse » (Romano, 2010 : 948).Ce que le philosophe synthétise par cette formule, c’est que la question n'est absolument pas un très manichéen « pour ou contre le rationalisme », mais bien plutôt celle de la conception de la raison, plus ou moins extensive/inclusive de dimensions non uniquement « rationnelles » :« la phénoménologie est en quête d’une raison de l’infra-rationnel » (idem : 949) qui articule « intelligence prédiscursive » (ce que Romano appelle aussi l’ « anté-prédicatif ») et « intelligence langagière » (id.), afin de « faire échec [à] un logos tout puissant, ‘oublieux d’une moitié de la vérité’ » (Coquet, 2013 : 17-18)[16].

Conclusion : dépasser un paradoxe ?

Le point de départ de ma contribution à la réflexion commune (cf. Castellotti, Huver et Pierozak ici même) était de poser la question de l’utilitarisme et de ses critiques en DDL ; son point d’arrivée étant le constat de l’aporie dans laquelle risquent de rester ses critiques, si elles ne remontent pas le fil de la « pensée technique ». Les dérives – très justement constatées et critiquées – d’un E/A des langues de plus en plus inféodé aux exigences envahissantes et combinées d’utilité et d’efficacité ne viennent pas quede l’ « infusion » de politiques économiques (néo-libérales en l’occurrence) dans le champ didactique. Leur origine est plutôt à chercher dans une façon d’appréhender le monde (détaillée supra), moins facile à déconstruire, car très largement partagée, qui transcende les clivages politiques[17], la confiance généralisée en la rationalité techno-scientifique étant relativement commune (Babich, 2012).

Aussi, même si cela est moins évident, il me semble que la critique de l’utilitarisme en DDL ne gagne pas à être posée d’un point de vue strictement économico-politique (marchandisation, commodification des langues et de leur E/A), au sens étroit du terme[18] : l’utilitarisme et la recherche d’efficacité en tout n’étant pas des conséquences d’un système politique qui toucheraient de plein fouet la DDL, mais bien plutôt les conséquences d’un rapport au monde (dont font partie les langues) essentiellement technique (au sens défini plus haut)[19]

Pour une discipline comme la DDL, qui s’est très largement pensée, constituée et autonomisée dans une approche méthodologiste techno-scientifique[20], il est difficile d’affronter ce paradoxe : le « plus d’humain/moins de technique » mainte fois réclamé, ne peut rester sur une tonalité compensatoire, ce « plus d’humain » passant nécessairement par une révision « à cœur » de la manière de penser et de faire de la DDL, en la sortant d’une pensée technique (en essayant, à tout le moins). Opérer un tel changement de trajectoire passe bien entendu par une autre manière de considérer la langue : non pas comme un objet possible de contrôle, mais comme « intrinsèquement insaisissables plutôt que clairement disponible à l’appréhension » (Babich, 2012 : 14) : autrement dit, une langue non entièrement rationalisable et en partie « inutile » (le langage poétique étant ici probablement le « modèle » : cf. Debono, 2016 : 200-201 ; Huver et Lorilleux, 2018). Il doit être possible – ou en tout cas : mis en débat – de considérer la langue d’un point de vue non strictement scientifique, mais aussi métaphysique : les arbres chomskyens, comme les descripteurs du Cadre, reposant sur des orientations/choix/héritages métaphysiques (« techniciens » en l’occurrence), il y a sans doute un enjeu à ne pas les occulter, à ne pas les « mettre sous le tapis » du tabou, pour les porter au débat, comme le suggérait fort justement polémiquement S. Auroux (et al.) en 1996[21] :

« Lorsque Heidegger soutient que la poésie manifeste l’essence du langage, le linguiste peut s’opposer et présenter des objections fondées sur sa connaissance des phénomènes. […] Toutes les propositions sont ouvertes à la discussion » (Auroux et al., 1996 : 357).

Ouvrir la discussion, telle est précisément la modeste ambition de ce texte.Le propos n’est absolument pas de défendre une conception « non scientifique » ou « irrationaliste » de la DDL, mais de proposer une autre possible conception de la/cette « science » qui, en se basant sur une rationalité « plus généreuse » (Romano, précit.), permettrait (à nouveau : c’est une disparition finalement récente) la discussion sur les postulats métaphysiques (ce que P. Legendre appelle des « dogmes »[22]) qui fondent nos manières de faire de la recherche scientifique. Une telle discussion me semble particulièrement nécessaire pour réfléchir « à cœur » à l’utilitarisme en didactique.  

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[1]« Utilitarisme : Attitude d’une personne qui ne se préoccupe que de l’utile » (CNRLT, en ligne : http://www.cnrtl.fr/definition/utilitarisme, consulté le 24 avril 2019 ; je souligne).

[2]La Revue du MAUSS http://www.revuedumauss.com.fr

[3]La réflexion sur la marchandisation ou « commodification » des langues et des cultures, sur l’influence managériale dans la gestion de la diversité linguistique et culturelle a déjà été menée, peu en DDL (même si certains travaux y font référence), mais plutôt en sociolinguistique, dans son courant dit « critique » : mentionnons entre autres les travaux rassemblés par A. Duchêne et M. Heller sur les langues dans la capitalisme tardif (Language in Late Capitalism, 2012), ou le travail d’A. Duchêne sur les liens entre « Marketing, management and performance » (2009) et la commodification du multilinguisme dans les entreprises. 

[4]En France, il est peu connu hors de sa région d’origine, l’Aquitaine. En revanche, il a été traduit très tôt et assez abondamment aux États-Unis. On pourrait comparer (une partie de) la réception d’Ellul à celle de la philosophie de Camus : on connaît l’injuste formule « philosophe pour classe de terminale » à propos de ce dernier, comparable au « penseur bon marché et grand public », comme le soutient à propos d’Ellul le psychologue/psychiatre de Harvard mis en scène dans la série américaine Manhunt - UNABOMBER(par Gittelson et Sodroski, Netflix, 2017 ; S01E06, 21’-21’30’’). Une réception – et une stéréotypisation de cette réception – avec laquelle je suis en parfait désaccord, dans les deux cas, pour ces deux auteurs : simplicité n’exclut pas profondeur, tout comme l’inverse est également vrai : nous le verrons avec la mobilisation parallèle d’Heidegger plus bas, philosophe auquel est communément fait le reproche inverse d’obscure complexité.

[5]Ellul évoque par ailleurs la place de l’homme dans cet univers « qualitativement » différent : « Quand il vit dans un environnement purement rationnel [/purement technicien], il [l’homme] est très malheureux. Il lui faut alors des compensations. Un très grand nombre de caractéristiques du monde moderne sont purement compensatoires de l’impact technique. Nous ne pouvons pas faire autrement que de vivre dans ce monde technicien, mais nous sommes obligés de trouver quelque chose qui nous procure des satisfactions ». Il est tentant de considérer, à travers cette grille de lecture, l’impact de la pensée technicienne en DDL, dont l’omniprésence conduit à des formes de « compensations » de plus en plus visibles : le développement des travaux sur les affects et émotions, ou sur la « créativité » n’en relèvent-ils pas en partie ?

[6]Un exemple récent de l’affirmation récurrente de ce primat de l’efficacité en DDL, récité comme un mantra et posé comme une prémisse non discutable, nous est donné par un projet actuel du Centre européen pour les langues vivantes(CELV) du Conseil de l’Europe : « Le projet Matrice d’assurance qualité pour l’utilisation du CECR (CECR-QualiMatrix) vise à promouvoir un apprentissage des langues efficaceen accompagnant les enseignants et les autres professionnels de l’enseignement des langues dans leur utilisation du CECR », consulté en ligne : https://www.ecml.at/ECML-Programme/Programme2016-2019/QualityassuranceandimplementationoftheCEFR/Overview/tabid/3094/language/fr-FR/Default.aspx. On notera a passage que l’utilisation (consciente ?) dans l’acronyme du projet du nom d’un film dénonçant le phénomène technicien (Matrix, Wachowski, 1999) pour parler du CECRL n’est pas sans saveur : le Cadre comme matrice « matrixienne » de l’E/A des langues en Europe et dans le monde ?

[7]Il y a fort à parier qu’une recherche historique (à mener !) sur ce thème en DDL, nous montrerait que l’efficacité (communicative ou autre) n’a pas toujours été le souci principal des (« proto- »)didacticiens des langues….

[8]Cet article de P. Anderson se termine sur ces mots, sans autre commentaire : « En conclusion, je mentionnerai un aspect que j'ai laissé de côté et qui demanderait d'interroger ce que l'on nomme : interactionisme en relation en linguistique avec le passage d'une linguistique de la phrase à une linguistique de l'énonciation et qui nécessiterait de construire une véritable théorie du sujet et je proposerai de reprendre ces mots de Heidegger [Langue de tradition et langue technique, 1989, tr.fr., Sankt Gallen, Lebeer-Hossmann, 1990] à propos de l'enseignement de la langue maternelle : 

‘Il faudrait considérer si cet enseignement de la langue ne mériterait pas d'être, plutôt qu'une formation, une méditation qui porterait sur le danger qui menace la langue, c'est-à-dire la relation de l'homme à la langue. Or une telle méditation relèverait en même temps la dimension salvatrice qui s'abrite dans le secret de la langue, dans la mesure où c'est elle qui nous conduit toujours du même coup dans la proximité de l'informulé et de l'inexprimable’ ».

[9]« Ce que finalement je m’approprie, c’est une proposition du monde ; celle-ci n’est pas derrièrele texte, comme le serait une intention cachée, mais devantlui comme ce que l’œuvre déploie, découvre, révèle » (Ricoeur 1986 : 116).

[10]Cette réflexion sur la technique est heuristique dans bien des domaines, comme l’argumente D. Janicaud dans son texte en forme de question : « Heidegger nous aide-t-il à penser la technique ? » (2001).

[11]Cela suppose, pour Heidegger, de reprendre toute l’histoire de la métaphysique occidentale, depuis les présocratiques… ce qui est très étranger au projet de ce modeste article, que l’on se rassure.

[12]Ce qui constitue l’essence même du projet cybernétique dont Heidegger perçoit très tôt l’influence à venir : cf. Heidegger, 1962 [1990] et le « dialogue » (au sens de « dialogue intellectuel ») engagé avec la pensée de N. Wiener.

[13]C’est précisément ainsi qu’Heidegger affronte son récurrent « procès en irrationalisme », renvoyant ces critiques à un paradoxe, celui de l’irrationalisme d’une conception de la Raison comme toute puissante.

[14] « La puissance du rationnel ? Il vaudrait sans doute mieux parler de son impuissance à maîtriser les passions et les folies de l'homme du XXe siècle, à gouverner les États et guider la planète vers une paix stable et définitive, à conduire le progrès scientifico-technique, à établir indiscutablement sa propre essence ainsi que sa relation à l'être et aux valeurs » (Janicaud, 1985 : 9).

[15]« Les rationalismes du XXe siècle s'abritent derrière les réussites scientifiques et techniques pour mieux laisser de côté toute question trop originaire ou métaphysique, ou pour mieux s'enclore dans quelques formules idéologiques rassurantes ou mobilisatrices » (idem : 10). 

[16]Pour plus de détails sur ce point (l’ancrage de la raison et du langage dans une expérience anté-prédicative), voir Pierozak et Castellotti ici même.

[17]Dans son ouvrage La gouvernance par les nombres, le juriste A. Supiot explique de manière très convaincante (même si ce n’est pas le premier à le faire) que l’ultra-matérialisme techniciste soviétique a préparé la conversion facile du bloc de l’Est à l’économie de marché, car « la vision du monde purgé du politique au profit de la technique » (Supiot, 2015 : 171) est à la fois celle des pères du marxisme et celle des tenants de l’ultralibéralisme.

[18]On peut en effet aussi défendre l’idée que le politique, en SHS, est indissociable de l’épistémologie : cf. Pierozak, ici même.

[19]Même  si l’on peut aussi trouver dans la réflexion sur la technique d’Ellul et d’Heidegger une critique radicale de l’économie libérale, lue comme conséquence de la pensée technique.

[20]Je ne reviens pas ici sur les raisons de cette trajectoire dominante et persistante, malgré les tentatives – nombreuses, mais largement « compensatoires » - de l’en dévier : on pourra se référer au travaux de l’équipe Dynadiv sur ce point (entre autres : Castellotti, 2017 ; Castellotti et Debono, à par. en 2019 ; Debono, 2013,  2015 et 2016 ; Castellotti, Debono et Huver, 2017).

[21]Voir aussi : Auroux, 1998 et Pierozak, 2018 (pp. 59-74) sur la question du rationalisme linguistique.

[22]« La haine [du « dogme »], toujours associée à l’ignorance, sert […] les mêmes intérêts que le scientisme. Il y a déni d’un fait : que toutes les cultures, y compris donc l’occidentale, vivent de vérités indémontrables, de croyances aspirant au statut d’intouchables, dont la cohérence et les conséquences normatives tiennent à leur authentification en bonne et due forme sociale » (Legendre, 2001 : 7 ; je souligne).