Coordonnateur Mohammed Saïd BERKAINE
Université de Tizi Ouzou

 

Des voix s’élèvent régulièrement dans les institutions internationales pour une réforme des systèmes éducatifs afin de favoriser le transfert des connaissances qui ne se produit que rarement en milieu scolaire (Tardif, Meirieu, 1996). Un changement qui pourrait se traduire par le passage d’une société de la connaissance aux sociétés du savoir (Unesco, 2005). En Afrique, en Europe, en Asie comme en Amérique latine et en Amérique du nord la décennie passée et celle en cours ont été et sont celles de réformes curriculaires des systèmes éducatifs. Les réécritures de programmes, avec des enjeux épistémologiques, axiologiques et praxéologiques, ont vu l’émergence de référents axiologiques relevant de cadres supranationaux, OCDE, UNESCO, OIF, Agences de développement (Roegiers, 2011) car « […] l’école est amenée à réinventer constamment son mode de fonctionnement et ses contenus afin de produire des êtres de leur temps, adaptés aux situations et contextes actuels » (Masiala ma Solo, 2008, p. 307).

De nouvelles orientations et valeurs se font jour relevant du niveau méta-méthodologique ou didactologique qui ne sont pas sans conséquences sur le domaine la didactique des langues étrangères. Un domaine longtemps traversé par des tensions, des crises et des débats contradictoires, résultats de son « déséquilibre apparemment constitutif » (Bronckart, Bulea, Pouliot (éds), 2005, p. 9). Ces orientations sont à l’origine de nouvelles « situations sociales de référence » et de de la diversification « d’objectifs et situations d’usage de référence » dont la conséquence est forcément la multiplication des modèles de « construction méthodologique » (Puren, 2012, p. 27).

L’avènement ces dernières années de plusieurs approches curriculaires (approche(s) par compétences, pédagogie de l’intégration, approche située, approche par les tâches, perspective actionnelle) s’inscrit dans cette tentative d’adaptation et de rénovation de l’enseignement-apprentissage des langues étrangères. Mais en épousant ce nouvel air du temps (les nouvelles orientations en sciences de l’éducation, en psychologie cognitive, en ergonomie, etc.) ces approches imposent en DLE un retour « aux grandes orientations de la pédagogie générale » (Puren, 2012, p. 26). C’est pourquoi, elles suscitent dans ce domaine tantôt de l’intérêt et de l’adhésion tantôt de la méfiance et du rejet.   

Du rejet et de la méfiance que pourraient justifier des choix théoriques et épistémo-logiques et un métalangage sources de confusion et d’amalgame, entre autres : la difficulté  de définir et d’opérationnaliser la notion de compétence (Crahay, 2006), la confusion entre lesnotions de programme et de curriculum (Jonnaert, 2011a), l’amalgame de paradigmes (béhavioriste et constructiviste) (Boutin, 2000), etc.

L’implication des organisations supranationales dans le processus d’implémentation de ces approches, amène à s’interroger sur les idéologies qu’elles peuvent véhiculer, néolibérale notamment, et demande à s’interroger sur le fait que ces approches seraient « l’otage de l’affrontement [idéologique] entre réformistes et anti-réformistes » (Opertti, 2008, p. 84).

Un relatif déficit démocratique, marqué par l’absence de concertation et d’implication des différents partenaires éducatifs, le choix de réformes de type vertical, conduit fréquemment à un nouveau type d’applicationnisme, méthodologique (Puren, 2002), ce qui nourrit et renforce des attitudes de rejet chez les enseignants et les autres partenaires pédagogiques (Tehio, (2010), Jonnaert (2011b), Roegiers, 2011), etc.).

Aujourd’hui, les approches par compétences tanguent entre d’un côté un rejet catégorique de ses détracteurs au nom des valeurs qu’elle véhicule et/ou de ses exigences théoriques et méthodologiques. Et de l’autre côté d’une adoption sans conditions, par ses partisans, au nom de l’adaptation aux nouvelles exigences qu’impose actuellement le paradigme dominant.

Ces deux attitudes ne sont pas sans conséquences sur les systèmes éducatifs qui ont adoptés ces approches. Les études et les rapports internationaux s’accordent actuellement sur le constat que les approches par compétences n’ont pas bénéficié des conditions idoines et de l’accompagnement nécessaires par la formation notamment des différents acteurs impliqués dans leur mise en œuvre. Ceci est peut-être à l’origine des échecs constatés dans un certain nombre de systèmes éducatifs aux quatre coins de la planète.  On assiste d’ailleurs à partir de 2010 (Roegiers, 2011 ; Joannert, 2011b, etc.) a des recadrages important voire l’abandon même de l’approche par compétences dans un certain nombre de pays. L’heure est actuellement au retour à l’enseignement des fondamentaux et aux recentrages disciplinaires. 

Quels sont réellement du point de vue théorique et méthodologique leur(s) apport(s) et leur(s) limite(s) ? Que cache la diversité de ces approches ? S’agit-il de divergences théoriques, épistémologiques, didactiques majeures ou assistons-nous à une énième « querelle de chapelles » ?

Ce sont ces questions entre autres qui serviront de fil conducteur au numéro 72 de TDFLE qui se donne pour objectif d’explorer les approches par compétences en didactique des langues étrangères.

Il se veut un espace de réflexion et d’échanges sans exclusives des différents points de vue et d’expériences sur les derniers développements de ces approches dans le champ. Il essaiera de questionner les fondements théoriques, épistémologiques et praxéologiques (méthodologiques) de celles-ci. Cet intérêt à privilégier la dimension épistémologique, praxéologique et méthodologique se justifie par le fait que l’essentiel du débat a porté ces  dernières années sur la dimension axiologique. Il sera donc utile de présenter les différentes approches qu’on regroupe aujourd’hui sous ce nom générique d’« approches par compétences ». Il ne s’agit nullement de s’inscrire dans la recherche d’une typologie exhaustive, mais d’essayer d’établir un bilan aussi complet que possible de ces approches. Il s’agit donc d’une tentative de déconstruction de ces approches en cherchant des réponses à la question de l’intitulé du présent numéro, l’objectif étant de cerner leur(s) véritable(s) apport(s) et limite(s) mais aussi et surtout leur(s) véritable(s) enjeux dans le champ de la didactique des langues.

Les contributions attendues pourront s’inscrire dans les axes ci-après : 

Axe 1 : fondements, diversité, enjeux et perspectives théoriques et épistémologiques des approches par compétences

En didactique des langues étrangères, l’avènement et la multiplication d’approches curriculaires, la pédagogie de l’intégration (BIEF), de l’approche par compétences de l’approche située (CUDC) et de la perspective actionnelle (CECRL) entre autres, invitent « […] à troquer le « sujet épistémique » de l’approche communicative, c’est-à-dire un élève « neutralisé », contre un « sujet social », c’est-à-dire un acteur social capable d’agir socialement » (Springer, 2012, p. 7).

Les contributions attendues focaliseront sur les récents développements et enjeux en DLE du métalangage théorique des approches par compétences dans leur diversité. Il s’agit en d’autre termes de démêler l’écheveau de leur(s) métalangage(s) théorique(s) et de s’intéresser de près aux définitions, aux acceptions, à la validité, et à l’apport voire l’utilité des concepts et des notions que ces approches ont introduit en DLE.

L’intérêt est de questionner cette diversité d’approches et de dégager leurs convergences et divergences au niveau théorique et épistémologique.

Axe 2 : modèle(s), dispositifs, curricula, pratiques didactiques en classe de langue étrangère dans les approches par compétences

La difficulté de contextualisation des modèles et des approches proposées, le(s) changement(s) qu’elles induisent dans les pratiques de classe des enseignants et des formateurs, sèment la confusion chez les enseignants, les formateurs et les formateurs de formateurs. Il faut dire que les approches par compétences en prônant le développement de compétences, l’intégration et la mobilisation d’acquis en situation sollicitent davantage les enseignants sur les questions méthodologiques et ce « […] pour inventer les conditions de production des compétences attendues. » (Monchatre, 2008, p. 5).

Un intérêt sera porté aux problématiques ci-après (liste non exhaustive) : intégration pédagogique, intégration didactique ; identification des tâches ou des activités d’apprentissage ; pratiques d’évaluation en classe de langue étrangère dans une perspective d’intégration, de mobilisation des acquis en situation et de développement de compétences en milieu scolaire.

Des contributions sont donc attendues sur ce versant pratique également.

Références bibliographiques

Boutin, G. (2000). Le béhaviorisme et le constructivisme ou la guerre des paradigmes. Québec français, (n°119), p.37-40. Repéré à URL : http://id.erudit.org/iderudit/56026ac

Bronckart, J.-P., Buléa, E., Pouliot, M. (éds). (2005). Repenser l’enseignement des langues : comment identifier et exploiter les compétences. Villeneuve d’Ascq : Presses Universitaires   du Septentrion. 

Crahay, M. (2006). Dangers, incertitudes et incomplétude de la logique de la compétence en éducation. Revue française de pédagogie, n° 154, janvier-février-mars 2006, 97-110. Repéré à http://rfp.revues.org/143

Jonnaert, P. (2011a). Curriculum, entre modèle rationnel et irrationalité des sociétés. Montréal : CUDC. Repéré à https://cudc.uqam.ca/upload/files/8curr.pdf

Jonnaert, P. (2011b). Sur quels objets évaluer des compétences ? dans Charlier, B. Deschryver, N. (Coord.), Développer et évaluer des compétences dans l'enseignement supérieur : réflexions et pratiques. (Revue Éducation & Formation N° e-296). Repéré à http://ute3.umh.ac.be/revues/index.php?revue=12&page=3                                                       

Masiala Ma Solo, A. (2008). Logique de réforme des systèmes éducatifs et renaissance des Etats et Nations africains : une approche réflexive à partir du système éducatif de la République Démocratique du Congo, dans Ettayebi, M., Opertti, R., Jonnaert, Ph. (dir), dans Logique de compétence et développement curriculaire : débats, perspectives, alternatives pour les systèmes éducatifs. Paris : L’Harmattan.                           

Monchatre, S. (2008). L’« approche par compétence », technologie de rationalisation pédagogique. Le cas de la formation professionnelle au Québec [PDF]. Net.Doc.36. Repéré à http://www.cereq.fr/publications/Net.Doc/L-approche-par-competencetechnologie-de-rationalisation-pedagogique.-Le-cas-de-la-formation-professionnelle-au-Quebec     

Opertti, R. (2008). Les approches par compétences et la mise en œuvre de la réforme des curriculums en Amérique latine : processus en cours et défis à relever, dans Ettayebi, M. Opertti, R. Jonnaert, P. (dir.), Logique de compétences et développement curriculaire : débats, perspectives, alternative pour les systèmes éducatifs (p.79-100). Paris : L'Harmattan, collection.

Puren, C. (2012). Configurations didactiques, constructions méthodologiques et objets didactiques en didactique des langues-cultures : perspective historique et situation actuelle. Repéré à http://www.christianpuren.com/mes-travaux-liste-et-liens/2012f/

Puren, C. (2002). « De la méthodologie audiovisuelle première génération à la didactique complexe des langues-cultures », Études de Linguistique Appliquée n° 126, juil.-sept. 2002, [PDF]. Repéré à http://www.christianpuren.com/mes-travaux/2002a/

Roegiers, X. (2011). Curricula et apprentissages au primaire et au secondaire, la pédagogie de l’intégration comme cadre de réflexion et d’action. Bruxelles : De Boeck.

Springer, C. (2012.09). Perspective Actionnelle et Pédagogie de l’Intégration (ou approche par compétences) : questions pour l’évaluation. Communication présentée à l’Université régionale de formation, Fès, Maroc, Faculté des sciences Dhar El Mehraz, Fès. Repéré à http://springcloogle.blogspot.com/2013/02/perspective-actionnelle-et-pedagogie-de.html

Tardif, J. et Meirieu, P. (1996). Stratégie pour favoriser le transfert des connaissances, Vie pédagogique, n° 98, mars-avril, pp. 7.

Téhio, V. éds. (2010). Avec la contribution de Françoise Cros, Politiques publiques en éducation : l’exemple des réformes curriculaires, Actes du séminaire final de l’étude sur les réformes curriculaires par l’approche par compétences en Afrique 10-12 juin 2009, juin 2010.Repéré à http://www.ciep.fr/sites/default/files/migration/publi_educ/docs/actes-reformes-curriculaires.pdf-curriculaires.pdf                 

UNESCO. (2005). Vers les sociétés du savoir. Rapport mondial. Editions UNESCO. Repéré à http://unesdoc.unesco.org/images/0014/001419/141907f.pdf.   

Calendrier du numéro

Proposition sur résumé : 15 octobre 2017
Notification aux auteurs : 15 novembre 2017
Soumission des articles complets : 15 décembre 2017
Notification et correction du comité scientifique : 1er février 2018
Publication du numéro : 15 avril 2018

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