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Dans cette contribution, nous aborderons le devenir des langues en situation de migrations collectives forcées, à partir de trois études de cas basées sur des observations de terrain réalisé au sein de trois micro-communautés : celle des Tabarquins et celle des Croates du Molise, en Italie, et celle des vieux-croyants, en Estonie. Après avoir présenté les trois situations de migration, et rappelé la situation sociolinguistique actuelle de chacune des trois communautés, guidée par nos observations de terrain, nous porterons notre regard sur les trajectoires des langues qui ont accompagné ces migrations, en donnant la parole à ceux qui les font exister : leurs locuteurs.

Introduction

Dans cette contribution, nous aborderons le devenir des langues en situation de migrations collectives forcées, à partir de trois études de cas basées sur des observations de terrain. Elles s’inscrivent dans le contexte minoritaire européen et portent sur trois micro-communautés : celle des Tabarquins, celle des Croates du Molise et celle des vieux-croyants d’Estonie. Ces trois exemples relèvent de situations différentes : sur le plan politique, les minorités et les langues, dont il sera ici question, ne bénéficient pas du même statut ni de la même reconnaissance [1] ; sur le plan sociolinguistique, on est en présence de situations de contact différentes qui font s’enchevêtrer, dans la démarche contrastive qui est la nôtre, les mondes roman, slave et finno-ougrien [2]. Les trois exemples présentent cependant de nombreuses similitudes : sur le plan démographique, chaque communauté compte moins de dix mille locuteurs [3] ; sur le plan historique, il s’agit de migrations anciennes (XVIe, XVe et XVIIe siècles respectivement) ; du point de vue des raisons qui ont motivé le déplacement, on peut parler de migrations forcées (pour chercher une vie meilleure, pour fuir l’occupation étrangère, ou encore, échapper à l’oppression vis-à-vis de leur pratique religieuse). Enfin, ces trois migrations ont pour caractéristique d’être collectives : la traversée de la Méditerranée, de l’Adriatique ou de la frontière terrestre entre la Russie et la Suède, s’est faite massivement, de manière relativement organisée.

Après avoir présenté les trois situations de migration, et rappelé la situation sociolinguistique actuelle de chacune des trois communautés, guidée par nos observations de terrain, nous porterons notre regard sur les trajectoires des langues qui ont accompagné ces migrations, en donnant la parole à ceux qui les font exister : leurs locuteurs.

 

1. Trois terrains sociolinguistiques

Sur le plan méthodologique, les trois terrains dont il est ici question ont combiné plusieurs approches. L’observation directe (en Sardaigne, dans le Molise et en Estonie orientale), l’observation participante, à travers notamment la participation à des activités menées par des activistes, et les entretiens semi-directifs. Pour ces derniers, nous avons à chaque fois adapté la méthode Les langues et vous, élaborée par Jean Léo Léonard et Liliane Jagueneau (2013), sous l’inspiration de l’école sociologique finlandaise de J.P. Roos, en prévoyant de nous entretenir avec les activistes de différents milieux (chercheurs, enseignants, travailleurs culturels et associatifs). La méthode Les langues et vous est organisée autour de six pôles d’activités : a) pratiques et usages de la langue minoritaire, b) motivations et modes d’action, c) complémentarité des actions d’aménagement linguistique, d) motivations et projections, e) événements marquants de l’activité en faveur de la revitalisation, et f) centres d’intérêt autour de la langue minoritaire. Les questions ont été préparées et traduites en italien, croate et russe, mais chaque terrain nous a amenée bien plus loin que ce que prévoyait notre projet au départ, et nous sommes revenue [4] avec des données bien plus riches que ce qui était envisagé initialement.

Le séjour de terrain au sein de la communauté tabarquine a eu lieu en mai 2014. Nous sommes revenue de San Pietro avec cinq entretiens filmés avec les activistes (système éducatif, monde culturel et associatif), des enregistrements des conversations spontanées et des activités de classe – d’une durée totale de cinq heures environ –, et un corpus de documents pédagogiques et de produits médiatiques (notamment le journal local, Quaderni tabarchini).

Deux ans plus tard, en avril 2016, nous sommes retournée en Italie méridionale, dans le Molise, pour réaliser un terrain au sein de la communauté croate. Notre motivation était aussi bien personnelle – découvrir une variété archaïque proche de notre langue maternelle, dont l’usage a perduré durant plusieurs siècles dans un contexte hétéroglotte, que scientifique – comprendre les conditions de résistance et les raisons de la mobilisation de la société civile locale, dans le domaine de l’enseignement, de la culture ou encore, dans la sphère éditoriale. Nous avons séjourné dans trois communes peuplées par les Croates : Acquaviva Collecroce, San Felice et Montemitro. La collecte avoisine, là aussi, cinq heures d’entretiens filmés avec les activistes (chercheurs, enseignants, écrivains…), complétée par un corpus composé d’écrits en variété croate locale (romans, journaux).

Deux ans plus tard encore, en avril 2018, nous avons réalisé le troisième terrain dont il sera ici question. Nous souhaitions réfléchir aux conditions d’intégration interculturelle et transfrontalière dans le contexte européen, sur un exemple précis : la population des vieux-croyants d’Estonie orientale. Nos objectifs étaient en partie linguistiques – pratiques langagières et discours sur ces pratiques, répertoires sociolinguistiques et répartition des usages dans le champ séculaire et les pratiques religieuses –, mais ils se sont considérablement enrichis grâce à la collecte réalisée sur place : environ six heures d’entretiens avec les activistes, principalement issus du monde culturel et de celui de la recherche.

Sur les trois terrains, nous avons constaté que les communautés en question étaient moins menacées par l’assimilation que ce que l’on pourrait croire, compte tenu de l’ancienneté de leur implantation et de la faiblesse de leur poids démographique. La communauté croate est celle qui se trouve le plus en difficulté. Sa langue est déjà bien avancée sur le plan de la substitution linguistique, menacée aussi bien par l’italien standard que par le dialecte molisain. A cela s’ajoutent les effets d’une politique linguistique qui promeut le croate standard à l’école, au détriment de la variété dialectale locale. Face à cela, les efforts des activistes, aussi louables soient-ils, parviennent difficilement à ralentir le rouleau compresseur de l’assimilation. Le tabarquin, variété du ligure génois, résiste beaucoup mieux, protégé par l’insularité de son habitat. La langue est très vivante et très parlée, au point que l’on ne devrait même pas considérer que les efforts des activistes visent une revitalisation des pratiques ; il s’agit davantage d’une consolidation et d’une légitimation symbolique, tant la langue est encore présente dans la sphère privée et intégrée au répertoire sociolinguistique des habitats de San Pietro et de Sant’Antioco. La situation du russe en Estonie est encore plus solide. S’agissant d’une grande langue internationale, sa minoration n’est pas à l’ordre du jour. Nous sommes ici en présence d’une situation paradoxale où la langue principale du pays – en l’occurrence, l’estonien –, langue de la majorité, pèse bien moins sur le marché linguistique international que la langue de la minorité – le russe. Entre la nécessité de maîtriser l’estonien pour pouvoir s’intégrer pleinement dans la société estonienne, et la volonté de conserver le russe, y compris les spécificités propres à la communauté des vieux-croyants, la population n’a pas d’autre choix que d’être bilingue, et de pratiquer un bilinguisme plutôt additif. Cependant, une indéniable assimilation se produit au sein des répertoires langagiers, dans la mesure où le vernaculaire dialectal russe a beaucoup reculé, et que la connaissance de la variété liturgique (le slavon d’église) utilisée dans le rite par la communauté, a également périclité au cours des dernières décennies.

 

2. Trois situations de migration

Si les migrations dont il est ici question sont anciennes, et se vivent dorénavant à travers les souvenirs et la mémoire, elles ne représentent pas moins des modèles de résilience multiples, qui perdurent comme autant de repères culturels et de moments de partage dans l’écriture d’une histoire commune avec le reste de la population de chaque pays d’accueil.

La notion de migration se laisse définir sans grande difficulté dans son sens le plus général : action de se déplacer d’un lieu vers un autre pour s’y établir. Cependant, de nombreux paramètres de ce processus rentrent en ligne de compte et enrichissent la définition initiale : le lieu de départ, le moment, la distance parcourue, la trajectoire ou l’itinéraire, les raisons de ce déplacement et ses conséquences. Si ces différents critères intéressent au premier chef les démographes ou les sociologues [5], ils sont intéressants également pour les sociolinguistes que nous sommes. Comment le migrant s’inscrit-il dans la langue et la culture d’accueil ? Quel avenir pour la langue d’origine à moyen et à long termes ? Quelles conséquences peut-on observer de la rencontre des deux langues aux niveaux individuel et collectif ? Comment se vit cet entre-deux ? Pour tenter de répondre à certaines de ces questions, nous laisserons la parole aux personnes concernées [6], tant il est vrai que, comme le remarquent très justement Cécile Canut et Catherine Mazauric :

Une des grandes caractéristiques des discours tenus sur le phénomène migratoire, qu’ils proviennent des médias ou des instances politiques, réside en un effacement et un silence : celui des premiers concernés, les migrants eux-mêmes, toujours absents des commentaires portés sur eux (Canut et Mazauric, 2014 : 7)

La migration des Tabarquins est une migration qui s’est réalisée en plusieurs épisodes (cf. Gourdin, 2008). Avant de s’installer sur les îles de San Pietro et de Sant’Antioco au sud-ouest de la Sardaigne au XVIIIe siècle, les Tabarquins ont traversé la Méditerranée à plusieurs reprises. Tout a commencé en 1544, lorsque des familles entières de pêcheurs de corail ont quitté la région de Pegli en Ligurie pour aller s’installer sur la minuscule île de Tabarka en Tunisie. Ils sont restés deux siècles sur cette île surpeuplée qu’était Tabarca à l’époque, avant d’entamer une nouvelle traversée de la mer, certains vers l’Espagne où ils ont fondé la Nueva Tabarca au large d’Alicante, d’autres vers la Sardaigne où, en 1736 et en 1769, les villes de Carloforte et de Calasetta ont été fondées. Ils ont connu une dernière traversée, elle aussi forcée, à la fin du XVIIIe siècle, victimes d’une attaque des pirates tunisiens qui ont capturé un grand nombre de personnes pour les amener de nouveau en Tunisie ; ils ont été libérés quelques années plus tard. Le tabarquin s’est éteint sur les côtes africaines et en Espagne ; en revanche, il est toujours bien présent au sud de la Sardaigne. Ces migrations collectives et plutôt massives – une cinquantaine de bateaux pour le 1er épisode, environ 400 personnes pour le 2e  [7] – et la vie en communauté, ou plutôt en situation de promiscuité extrême, ont contribué à former ce que l’historien Philippe Gourdin appelle une société tabarquine originale (Gourdin, 2008 : 307).

Les Croates, eux, ont traversé la mer Adriatique à la fin du XVe siècle pour fuir l’avancée ottomane dans les Balkans. Ils ont trouvé dans le Molise une terre d’accueil, dans une région qui aspirait à être repeuplée, suite à des guerres et des calamités naturelles (Rovati et Seri, 2010 : 320), dont le tremblement de terre de 1456, et une importante épidémie de peste. L’installation s’est faite au départ dans plusieurs communes, mais seules les trois mentionnées supra – Acquaviva Collecroce, Montemitro et San Felice –, résistent encore aujourd’hui à l’assimilation. Cette traversée est symbolisée dans le discours par l’expression iz one bane mora (de l’autre côté de la mer), qui renvoie à la Dalmatie méridionale, leur terre d’origine. En effet, la mer Adriatique était relativement facile à traverser, et les contacts entre les deux rives étaient fréquents. D’autres populations minoritaires ont emprunté le même chemin de l’exil, comme, par exemple, les Albanais, dont la traversée guidée par Skanderbeg revêt également d’un caractère massif.

Quant aux vieux-croyants, en tout cas ceux des pays baltes qui nous intéressent ici, ils ont traversé une frontière terrestre. Les vieux-croyants qui vivent aujourd’hui en Estonie orientale, essentiellement au bord du lac Peïpous, sont les ancêtres de ceux qui ont fui la Russie suite aux réformes du patriarche Nikon de 1666, qui ont eu pour résultat le schisme au sein de l’Eglise orthodoxe russe. Les persécutions dont ils étaient victimes ont provoqué un départ massif d’un grand nombre de ceux qui souhaitaient rester fidèles à la vieille foi et qui rejetaient les réformes. Le chemin de l’exil a mené certains d’entre eux vers l’Estonie, qui à l’époque était sous domination suédoise, et qui était bien plus ouverte et libérale sur les questions religieuses que ne l’était la Russie tsariste. Mais en cette période, l’Estonie ne restera pas longtemps suédoise, et son incorporation dans la Russie va rendre l’existence de la communauté plus ardue. La période qui a suivi, jusqu’à l’époque actuelle, est celle d’une succession de changements d’attitude à leur égard, en fonction des régimes qui s’y sont succédé.

Dans les trois situations, il s’agit bien de migrations forcées. Dans le cas des Tabarquins, la migration était surtout économique, provoquée par la recherche des fonds marins plus riches pour la pêche de corail ; dans une moindre mesure elle était géopolitique, notamment lorsqu’il s’est agi de quitter la Tunisie, où les relations avec les voisins musulmans commençaient à se compliquer vers la fin du XVIIIe siècle. Dans le cas croate, la migration était motivée par la fuite face aux envahisseurs ottomans qui, une fois installés dans les Balkans, cherchaient à étendre leur territoire. Dans le cas des vieux-croyants, il s’agissait, là aussi, d’une fuite, motivée par la recherche d’une terre libre afin de pratiquer leur religion selon leur rite de prédilection. Même si nous ne disposons pas de données statistiques précises sur le nombre de personnes qui se sont déplacées, excepté partiellement pour le cas tabarquin, l’implantation dans des communes bien circonscrites, et la continuité du peuplement jusqu’à nos jours, indiquent qu’il s’agit bien de migrations collectives.

 

3. Trois devenirs de langues

La troisième et dernière section va porter sur la lecture des discours épilinguistiques, autrement dit des discours sur la langue, les langues et les pratiques langagières, produits en situation d’entretiens semi-dirigés. Nous nous attarderons ici, dans un premier temps, sur les parcours langagiers de trois de nos informateurs, choisis sur la base de la richesse de leur témoignage. Dans une lecture longitudinale ou individualisée, tout est potentiellement important : les moments décisifs de leur biographie langagière, leurs souvenirs, les points de vue qu’ils expriment. Nous proposerons ensuite une lecture transversale, donc thématique, de l’ensemble des entretiens réalisés sur les trois terrains, à travers quelques exemples saillants. On sait que l’analyse thématique consiste à repérer dans des expressions verbales ou textuelles des thèmes généraux récurrents qui apparaissent sous divers contenus plus concrets (in Mucchelli, 2009), afin de proposer une lecture compréhensive ou un cadre d’interprétation du corpus (cf. Kaufmann, 2011). Nous nous concentrerons ici sur deux thèmes en particulier : la migration et la langue, en cherchant à comprendre quel regard nos informateurs portent sur le passé, le présent et l’avenir de leur variété linguistique, marquée par une histoire migratoire.

3.1. Trajectoires individuelles

Le premier informateur (désormais TE1 [8]), dont nous observerons ici le parcours, est un enseignant à la retraite, géologue de profession, très actif dans le milieu culturel, à l’origine de la création d’une association de protection et de valorisation de l’histoire, de la culture, de la tradition et de la langue des Tabarquins, qui porte le nom de Saphyrina. Nous l’avons interviewé le 5 mai 2014.

Son histoire est celle d’un enfant du pays. Il est né, a grandi et a fait toute sa carrière professionnelle sur l’île. Le seul moment où il s’est absenté de San Pietro, c’était durant ses études universitaires, à Cagliari. L’île a toujours été sa passion, et avec le temps, sa langue l’est devenue aussi. Le travail sur le tabarquin a commencé lorsque la population locale, grâce à un projet municipal, a fait venir un linguiste, spécialiste du ligure : Fiorenzo Toso. A l’aide de ce linguiste, la variété tabarquine (gallo-italique) a été codifiée à cette occasion, les règles orthographiques, ainsi que la grammaire du tabarquin, ont été écrites, le travail sur le dictionnaire a été initié, de manière collaborative, grâce aux efforts communs du linguiste et des locuteurs traditionnels. Ce travail a permis une véritable valorisation de la langue. Sur le plan personnel, pour TE1, le tabarquin a toujours été la langue de la famille, même si son épouse n’est pas de Carloforte, et est plutôt de culture sarde. Mais la transmission familiale a été un impératif pour lui. Sa fille parle la langue tabarquine, et souhaite que son très jeune fils l’apprenne aussi. L’entretien [9] a été l’occasion pour lui de se souvenir de sa fille, enfant, qui, dès qu’elle sonnait à la porte de sa grand-mère, changeait de langue, et passait au tabarquin. Par rapport à la situation sociolinguistique actuelle de la langue, il est conscient du caractère exceptionnel de la vitalité dont celle-ci jouit encore aujourd’hui : « nous en avons eu de la chance », les gens à Carloforte ont « une estime d’eux-mêmes », et sont fiers de leur histoire, nous dira-t-il. Cette histoire, marquée par la migration, il la connait, tous les Tabarquins la connaissent, et c’est cette mémoire collective qui, selon lui, explique en partie la fierté ressentie par la population. Les Carlofortins sont « très attachés à leur terre », leur île, leur histoire et leur mode de vie, au point de résister non seulement à l’italien mais également au sarde. TE1 reconnait lui-même ne pas parler cette langue, au-delà de quelques phrases idiomatiques. A l’échelle diglossique, le tabarquin à San Pietro domine donc le sarde, principale langue minoritaire de la Sardaigne.

L’histoire de TE1 est donc celle d’un locuteur actif qui participe corps et âme à la vie de sa communauté. Ses compétences linguistiques, à l’oral et à l’écrit, ses connaissances historiques, mais aussi son ancrage et son attachement profond à tout ce que représente et à tout ce qui caractérise l’île, de la gastronomie à la géologie, de la culture à la botanique, font de lui un personnage central, aussi bien pour le travail de mémoire qu’il mène qu’en raison de son activité polyvalente.

Le deuxième informateur (désormais CE1 [10]), dont le parcours nous intéressera dans le cadre de cette contribution, est un employé municipal du village italo-croate d’Acquaviva Collecroce, situé dans le Molise. Juriste de profession, traducteur, il s’est révélé être également un écrivain talentueux, auteur de poésies, de récits et de romans en croate molisain, ou en na-našu, comme les locuteurs aiment nommer leur variété linguistique. Nous l’avons interviewé le 2 avril 2016.

CE1 est né dans l’arrière-pays de Termoli, dans cet îlot croate qu’est Acquaviva Collecroce, qu’il connaît si bien et qu’il affectionne au point d’écrire des poésies pour chacune des six fontaines du village, qui figurent, sous forme bilingue, sur les panneaux qui les présentent au visiteur. L’essentiel de sa vie, il l’a passé dans sa région natale. Quand il a eu l’âge d’être scolarisé, il parlait seulement le na-našu et quelques mots dans les dialectes molisains des environs ; pourtant, nous dira-t-il, « j’ai même réussi à faire des études supérieures », autrement dit, son enfance en croate n’a pas entravé sa scolarité en italien. Ses contacts avec le pays de référence, la Croatie, ont été plutôt rares. Il a passé tout au plus quelques semaines à Dubrovnik, ou à Zagreb, où il a suivi un cours de langue croate, quand il était jeune. En parlant de son enfance, CE1 considère que le fait ne pas avoir été obligé d’aller à l’école maternelle représente une chance : c’est sa grand-mère qui l’a gardé au domicile familial, et qui l’a en partie élevé. L’entretien a été pour nous surtout l’occasion d’interroger CE1 sur son travail d’écrivain. « La culture ne paie pas », nous dira-t-il, on développe cette activité parce qu’on a envie d’apprendre et d’enseigner aux autres ce que l’on sait. Ce travail rédactionnel n’a pas été simple pour quelqu’un qui savait parler la langue, mais à qui on n’a jamais enseigné comment l’écrire ; c’était une sorte de « défi lancé à soi-même », pour voir s’il était capable, après les poèmes et les récits, d’écrire des formes plus longues. Dans ses romans, il raconte l’histoire de son pays, de sa région, en la situant dans des contextes historiques précis à travers le passé : le monde que je décris là est un monde qui n’existe plus. Sur le plan personnel, l’étoile qui l’a guidé dans ce travail, c’était l’image de sa grand-mère, qui, l’hiver, devant le feu, lui racontait des histoires…

L’histoire de CE1 est celle d’un locuteur qui avait à cœur à prouver que sa langue n’était pas une langue pauvre, mais qu’elle était aussi riche que n’importe quelle autre langue, digne d’être dotée d’une littérature. En tant qu’amateur de la culture populaire, il a mis toute sa volonté dans ce travail, qu’il voit comme un témoignage à laisser sur les Croates molisains, que les générations futures liront, tout comme on lit encore aujourd’hui la précieuse et très détaillée monographie de Milan Rešetar de 1911 sur ce que cet auteur appelait les colonies serbo-croates de l’Italie du sud.

Le troisième informateur (VCE1 [11]) est un artiste, graveur de formation, qui met ses compétences artistiques au service de la communauté, en réalisant des icônes sur bois, et des dessins satiriques, appelés loubok. Mais il est bien plus que cela. Se trouvant à la tête de la Société de la culture et du développement des vieux-croyants d’Estonie, il a également entrepris un important travail d’édition, qui se présente, d’ores et déjà, comme une véritable encyclopédie de la culture matérielle de cette communauté. Nous l’avons interviewé le 20 avril 2018.

VCE1 appartient, tout comme sa famille, à la communauté des vieux-croyants d’Estonie orientale. Il vit et travaille à Tartu. Son travail sur la valorisation de la culture et de la tradition des vieux-croyants s’est intensifié dans les années 1990 lorsqu’il a pris la tête de l’association des communes habitées par les vieux-croyants d’Estonie, avec un triple objectif à réaliser : « collecter, sauvegarder, transmettre » . Lors de l’entretien, il a beaucoup insisté sur le fait que ce travail était basé sur le volontariat ; quiconque souhaite le mener, le fait « pour le plaisir de son âme ». Le regard qu’il porte sur sa communauté et son avenir est un regard lucide. Une personne peut prétendre appartenir à cette communauté, sans jamais fréquenter l’église, il s’agit pour lui d’une « sub-ethnie ethno-socio-confessionnelle russe ». Pourtant le facteur religieux est un facteur important dans la définition de l’identité communautaire, même si la pratique s’estompe de plus en plus. CVE1 a vécu toute sa vie en Estonie, soviétique d’abord, indépendante ensuite. Il n’aime pas le mot intégration, car il prend le plus souvent, selon lui, la forme de l’assimilation. L’intégration pour lui doit être un « processus bidirectionnel », des Estoniens vers les russophones et vice-versa. Concernant la connaissance de la langue par laquelle passe la vieille-foi – le slavon d’église – elle ne va pas de soi, même si elle est au fondement même de la religion des vieux-croyants. Pour cela, VCE1 a entrepris l’organisation de colonies de vacances, qui se déroulent l’été, au bord du lac Peïpous, où différents cours et ateliers sont proposés aux enfants intéressés : apprentissage du slavon d’église, atelier de calligraphie, mais aussi instruction religieuse. Son projet est de fonder à Tartu un musée qui fonctionnerait comme un centre de documentation et de recherche.

L’histoire de CVE1 est celle d’un activiste qui souhaite transmettre les éléments de sa culture aux autres : aux chercheurs qui viennent l’interroger sur les particularités de cette communauté, mais aussi aux enfants, à qui il transmet les éléments de la culture matérielle, à travers les cours qu’il propose, ainsi que les formations et les ateliers qu’il organise.

Dans les trois cas, ces personnalités sont non seulement des protagonistes du développement culturel dans leur région, par leur sens de l’initiative et de l’organisation, mais aussi des créateurs, qui ont élaboré une vision profonde et, d’une certaine façon, ambitieuse, tout en restant pragmatiques et réalistes, pour le devenir de leur langue et de leur communauté. On voit comment sont liées dans leur approche aussi bien une érudition issue de leur formation universitaire (TE1) ou de la tradition orale (CE1), ou encore, d’une pratique socioculturelle comme la religion (CVE1), qu’une vision de l’avenir pour la langue et la culture qu’ils valorisent.

3.2. Trajectoires collectives

Nous avons écrit plus haut que l’analyse longitudinale servait également à repérer les thèmes représentatifs émergeant du discours des enquêtés. Deux thèmes ont traversé ces entretiens, mais également l’ensemble des entretiens réalisés sur les trois terrains : la migration et la langue.

L’idée que la communauté partage une histoire singulière, marquée par un phénomène migratoire ancien, est pratiquement le point d’entrée de chaque entretien. Nombreux sont les informateurs qui ont commencé leur récit avec l’histoire de leur communauté :

« Il y a un autre aspect très important. Ici, à Carloforte, on a une certaine estime de soi, et c’est important. Cette estime de soi provient du fait que – je ne sais pas, vous avez certainement lu un peu d’histoire – [vous savez] comment est né Carloforte. Autour de 1540, un certain nombre de familles de Pegli a déménagé à Tabarka… » (TE1, 05/05/2014).

« La population fuyait car les Turcs étaient en train d’occuper la péninsule balkanique jusqu’à à arriver aux portes de Vienne. Ces gens fuyaient, c’était des réfugiés de guerre, ni plus ni moins […]. Certains […] ont embarqué sur des bateaux. » (CE1, 02/04/2016).

« En effet, le "raskol" a eu lieu en 1652 lorsque les réformes de Nikon ont commencé. En réalité, il n’a rien voulu faire de mal. […] Nikon voulait seulement que toutes les églises orthodoxes soient égales, que les Russes parlent tous la même langue, et que tous les livres religieux soient écrits de la même façon. […] Il voulait unifier toutes les églises orthodoxes. Cependant, il y avait un groupe de personnes qui ne voulait pas de cela. […] Ils n’avaient plus d’autre solution que de partir. » (VCE2, 18/04/2018).

L’histoire de chaque communauté est le plus souvent présentée depuis le début, depuis l’installation sur le territoire qu’elle occupe aujourd’hui. Une fois racontées les moments saillants de l’histoire, on passe à la phase suivante, qui consiste à expliquer la continuité des pratiques langagières, en faisant valoir, pour le tabarquin et le croate, le paradoxe de la rétention – résilience plus forte du dialecte gallo-italique à San Pietro qu’à Pegli en Ligurie, effet de miroir du croate molisain sur l’état ancien du serbo-croate. En revanche, chez les vieux-croyants, ce sont surtout certaines composantes de la langue minoritaire qui se perdent (la variété vernaculaire ainsi que la pratique du slavon d’église), tout en se réservant une marge de résilience :

« [Le tabarquin] est plus vivant ici qu’à Pegli, évidemment, si bien qu’ils aimeraient, pour cette raison, en effet, avoir des rapports plus étroits avec nous, justement pour récupérer la capacité de l’utiliser, pour comprendre peut-être comment la langue s’est maintenue ici. » (TE2, 07/05/2014).

« Je lis en croate, même si je ne comprends pas tout, je ne connais pas le lexique, la terminologie […]. Je parle une langue cristallisée, d’il y a 500 ans, qui a été ensuite un dialecte croate. […] Elle leur [aux Croates] sert plus pour comprendre comment ils étaient qu’à nous pour comprendre ce qu’ils sont devenus. » (CE1, 02/04/2016).

« Le slavon d’église est enseigné, tous les vendredis, de la 1ère à la 6ème classe. […] Il y a une jeune femme ici que je connais bien, elle est en 7ème classe, et elle le lit très bien, et y met du cœur. […] [Les enfants] comprennent que c’est lié à notre religion et que nous devons le faire. » (VCE3, 22/04/2018).

Ce qui transcende les six exemples précédents et de nombreux autres discours collectés par la même occasion, mais que, faute de place, nous ne citerons pas ici, c’est le sentiment que la résistance de la communauté et de ses usages linguistiques a quelque chose d’exceptionnel. Même si l’attrition linguistique est déjà avancée dans le Molise, bien plus qu’à San Pietro, et que la connaissance du slavon d’église est bien moins partagée au sein de la communauté que par le passé, le simple fait que les trois communautés sont encore là, qu’elles ne se sont pas assimilées, et résistent à la pression environnementale, mérite déjà en soi notre attention : la longue durée est ici vue comme un élément qui incite à l’optimisme. Les différents discours entendus sur le terrain illustrent la même volonté de valoriser le patrimoine culturel immatériel représenté par l’histoire migratoire et le devenir de langues dans une perspective de mise en valeur de la communauté elle-même.

 

Conclusion : quels enseignements pour les jeunes chercheurs ?

A la fin de ce parcours, il nous apparaît clairement que ces différents phénomènes qui nous ont intéressée ces dernières années ne peuvent qu’interpeler les spécialistes, et en particulier des jeunes chercheurs, qui travaillent dans d’autres régions du monde, où se produisent des phénomènes similaires. Les leçons de ces trois terrains sont nombreuses. Premièrement, nous voyons combien des micro-communautés issues de vagues migratoires massives, ici datant de plusieurs siècles, peuvent s’avérer résilientes, même si une partie de leur héritage immatériel s’effrite, sous la pression de la modernité. Il ne reste pas rien de la langue ancestrale, loin de là : soit la langue continue de remplir une fonction sociale quotidienne forte, soit ce n’est que le répertoire qui voit certaines de ses composantes affaiblies. Deuxièmement, ce ne sont pas que les sociétés qui fondent ou maintiennent les langues, mais aussi des individus, par leur protagonisme et par leur vision du devenir de leur langue et culture. Troisièmement, il serait erroné de penser qu’on ne collectera jamais assez de témoignages, ou que toute situation est relative et se prête invariablement à un trop grand nombre d’interprétations possibles : en comparant des situations aussi précises que les trois études de cas retenues ici, on voit rapidement se dégager en ligne claire les contours à la fois d’une continuité et d’une résilience historique des complexes culturels, mais aussi d’un style identitaire, qui peut d’ailleurs s’avérer bien plus inclusif, ouvert et pluraliste, que ce que le relativisme contemporain est prêt à accepter. Il faut donc écouter les personnes, croiser les témoignages, et chercher comment le sens est construit dans leur microcosme culturel, en relation avec le macrocosme du monde globalisé. On est loin ici du repli identitaire, de l’irrédentisme ou de la ghettoïsation, dans une dynamique de temps long – quatrième et dernière leçon de ce triangle des identités migrantes au sein de l’Union Européenne.

 

Bibliographie

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Kaufmann, Jean-Claude, (2011), L’enquête et ses méthodes : l’entretien compréhensif, Paris, Armand Colin.

Léonard, Jean Léo et Jagueneau, Lilianne, (2013), « Disparition, apparition et réapparition des langues d’oïl : de l’invisibilisation au nouveau regard », in Bulletin de la Société de Linguistique de Paris, n°108/1, p. 283-343.

Mazzella, Sylvie, (2015), Sociologie des migrations, Paris, Puf.

Mucchelli, Alex, (2009), Dictionnaire des méthodes qualitatives en sciences humaines, Paris, Armand Colin.

Rešetar, Milan, (1911), Die Serbokroatischen Kolonien Süditaliens, Schriften der Balkankommission, Linguistische Abteilung, IX, Wien. Cf. http://www.uni-konstanz.de/FuF/Philo/Sprachwiss/slavistik/acqua/Resetar_Libro_completo1.pdf, version électronique coordonnée par Walter Breu en 2001.

Rovati, Paolo & Seri, Elisa, (2010), "Le minoranze storiche albanesi e croate in Molise: tra estinzione e tutela", in L. Viganoni (dir.), A Pasquale Coppola. Raccolta di scritti, 2 voll., Società Geografica Italiana, Roma, 2010, vol. I, p. 315-328.

 


[1] Si le tabarquin ne figure pas dans la loi nationale n°486 de 1999 qui porte sur la protection des minorités en Italie, cette langue bénéficie d’une reconnaissance au niveau local (loi régionale n°26/1997). Le croate, lui, est doublement reconnu (loi nationale n°486/1999 et loi régionale n°15/1997). En Estonie, la Constitution de 1992 a officialisé une seule langue – l’estonien, mais la langue de la minorité russe dispose également d’un éventail de dispositifs juridiques facilitant son intégration dans l’Estonie indépendante.

[2] Les principales variétés en contact sont ici l’italien et le tabarquin (langues romanes), le russe et le croate (langues slaves) et l’estonien (langue finno-ougrienne).

[3] Les communes où vivent les Croates totalisent moins de 2000 personnes, celles où sont implantés les Tabarquins, moins de 10 000. On considère que les vieux-croyants d’Estonie ne dépassent pas 8 000 personnes.

[4] Les trois terrains ont été réalisés conjointement avec Jean Léo Léonard, de Sorbonne Université. Cette collecte de données n’aurait pas été possible sans son aide et son implication.

[5] Cf. Domenach et Picouet, 1995, pour le regard démographique sur les phénomènes migratoires ; Mazzella, 2015, pour un point de vue sociologique.

[6] Dans notre cas, certes, pas directement dans la mesure où il s’agit de migrations anciennes. Mais celles-ci sont à ce point intégrées dans la mémoire collective de chacune des trois communautés, qu’elles occupent une place très importante dans le discours de la plupart de nos informateurs.

[7] Ces données proviennent de Gourdin (2008 : 171-172), pour la traversée de Pegli à Tabarka, et de Capriata (2005 : 11) pour la traversée de Tabarka à San Pietro ; pour ce deuxième épisode, on parle précisément de 381 personnes qui ont quitté Tabarka, et qui ont été rejointes par 86 personnes en provenance de la côte ligure.

[8] T pour tabarquin, E pour enquêté, 1 pour son numéro d’identification.

[9] Faute de place, nous garderons dans le texte seulement les éléments de discours traduits en français.

[10] C pour croate, E pour enquêté, 1 pour son numéro d’identification.

[11] VC pour vieux-croyant, E pour enquêté, 1 pour son numéro d’identification.


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