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 "Or, comment produit-on la langue ? On ne reproduit rien"[1]

 

[1] Benveniste, 1972 : 19.

Emile Benveniste (1902-1976) est un linguiste, spécialisé dans l’étude des langues et cultures indo-européennes anciennes (particulièrement indo-iraniennes), mais aussi écrivain d’une linguistique générale. Pour lui, « c’est des langues que s’occupe le linguiste, et la linguistique est d'abord la théorie des langues » (Benveniste, 1966 : 19), mais ce travail exploratoire et descriptif des langues particulières conduit en même temps à une réflexion généralisante sur le langage. Il peut paraître évident que la linguistique est d’abord l’étude des langues, mais ce rappel permet de donner sa place à la théorie du langage, qui n’a pas de légitimité à s’énoncer seule, ni à précéder l’étude des langues. Pour Benveniste, on pourrait dire que les langues sont avant tout des sujets. Certaines linguistiques, dès les années 1940, ont tenté d’approcher les langues soit en les traitant d’un point de vue purement psychologique, comportemental (behaviorisme), soit en les formalisant de plus en plus (distributionalisme, linguistique générative) pour en établir la structure, laissant de côté un aspect essentiel : la signification. « Bien avant de servir à communiquer, le langage sert à vivre » (Benveniste, 1972 : 217), écrit Benveniste, critiquant la réduction du langage en un instrument, et définissant tout autrement un vivre-langage. Le langage sert à vivre parce qu’il est, pour lui, l’interprétant de la société[1] : les sujets n’ont pas un rapport immédiat au réel, mais un rapport médiat, construit par le biais des langues ; c’est pourquoi la langue produit et interprète la société. Dans une note manuscrite, il écrit encore : « Vivre le langage / Tout est là : dans le langage assumé et vécu comme expérience humaine, rien n'a plus le même sens que dans la langue prise comme système formel et décrite du dehors[2] ». Dans ses différents textes, Benveniste mène ainsi un travail qu’on pourrait qualifier d’ethno-linguistique – il emploie lui-même la notion de culturologie – en explorant dans leur vocabulaire ou leur grammaire les institutions qui organisent la vie des sociétés. Il mène ce travail particulièrement à propos des sociétés indo-européennes, mais il s’intéresse encore aux sociétés de la côte nord-ouest américaine, menant des enquêtes linguistiques en 1952 et 1953 en Alaska et au Canada. En 1967, Benveniste engage une recherche (restée manuscrite) concernant ce qu’il appelle « la langue de Baudelaire », cherchant à « atteindre la structure profonde de son univers poétique », à caractériser cette langue, et en même temps à distinguer la nature du « langage poétique » par rapport au « langage ordinaire ».

Si « bien avant de servir à communiquer, le langage sert à vivre », c’est aussi, et d’abord, parce qu’il permet au sujet de se constituer lui-même en tant que je – « c’est dans et par le langage que l’homme se constitue comme sujet » (Benveniste, 1966 : 259) – , cette constitution de soi impliquant  nécessairement une relation de dialogue (pas de je sans tu). Dans un article critique de 1952 « Communication animale et langage humain », Benveniste s’appuie sur les observations du zoologue allemand Karl von Frisch sur le comportement des abeilles pour établir, par contraste, la propriété du langage humain. Les observations de K. von Frisch mettent en effet en lumière un mode de communication codée (wagging-dance) entre les abeilles pour permettre l’indication entre elles de sources de nourriture (position par rapport au soleil, distance). Mais pour Benveniste, il est important de bien faire la différence entre ce qui relève de la communication et ce qui relève proprement du langage. Dans le cas des abeilles, un message entraîne un certain comportement (l’abeille se dirige vers la source de nourriture indiquée par sa congénère), ce comportement ne constituant pas une réponse : « Le message des abeilles n’appelle aucune réponse de l’entourage, sinon une certaine conduite, qui n’est pas une réponse. Cela signifie que les abeilles ne connaissent pas le dialogue, qui est la condition du langage humain. Nous parlons à d’autres qui parlent, telle est la réalité humaine » (Benveniste 1966 : 60). D’autre part le « message » produit par les abeilles n’est pas décomposable en éléments signifiants (tels que le sont les morphèmes dans les langues) eux-mêmes ré-agençables, et décomposables en éléments distinctifs (les phonèmes). En même temps, ce n’est pas seulement la capacité à ré-organiser des éléments signifiants de manière différente dans de nouveaux énoncés qui fait la possibilité de créativité dans le langage. La grammaire générative développée par Noam Chomsky soutient une telle position. Pour Benveniste, au-delà de cette possibilité de produire des énoncés nouveaux en respectant néanmoins les règles de structure d’une langue donnée, la nouveauté ne consiste pas dans l’énoncé mais dans l’énonciation :

Or, comment produit-on la langue ? On ne reproduit rien. On a apparemment un certain nombre de modèles. Or tout homme invente sa langue et l’invente toute sa vie. Et tous les hommes inventent leur propre langue sur l’instant et chacun d’une façon distinctive, et chaque fois d’une façon nouvelle. Dire bonjour tous les jours de sa vie à quelqu’un, c’est chaque fois une réinvention. (Benveniste, 1972 : 19)

Alors que la grammaire générative situe l’invention dans les infinies variations et agencements possibles dans un énoncé, Benveniste en fait une qualité constitutive de toute énonciation. Le choix de « bonjour » comme exemple d’invention n’est pas innocent. Il s’agit en premier d’un mot-phrase, amené à être répété tous les jours plusieurs fois par jour (du point de vue de l’énoncé il s’agit donc d’une même forme, mais du point de vue de l’énonciation c’est une phrase nouvelle, ce qui permet de faire la différence entre la répétition d’une même forme et l’historicité d’un discours) ; d’autre part, elle appartient au registre de la langue ordinaire (l’invention est un ordinaire du langage et n’appartient pas en propre au registre du langage poétique) ; enfin, elle ne désigne rien, ne communique pas d’information, elle constitue un acte d’interlocution.

Un concept-clé de la théorie du langage de Benveniste est celui de subjectivité. Cette subjectivité ne s’oppose pas à une objectivité, elle n’est pas l’expression d’une vision ou d’un sentiment personnels (partiaux) par rapport à un fait réel, objectif. Benveniste la définit comme « la capacité du locuteur à se poser comme “sujet” » (Benveniste 1966 : 259), et ajoute « est “ego” qui dit “ego”» (260). Il s’agit donc non d’un sujet psychologique, mais d’un sujet constitué dans l’exercice de la langue. Cet exercice de la subjectivité est mis en évidence par le fonctionnement du système des personnes intersubjectives je-tu. Je et tu ne sont en effet pas des pronoms, au même titre que il, mais plutôt des personnes. Benveniste souligne en effet la particularité de ces formes :

Ces pronoms sont là, consignés en enseignés dans les grammaires, offerts comme les autres signes et également disponibles. Que l’un des hommes les prononce, il les assume, et le pronom je, d’élément d’un paradigme, est transmué en une désignation unique et produit, chaque fois, une personne nouvelle. (Benveniste, 1972 : 68)

De nouveau, on aperçoit que des points de vue différents sur la langue peuvent amener à des analyses très différentes d’une même « forme » : une analyse structurale pourra, dans une séquence, isoler je comme le pronom de la première personne ; une analyse du discours y verra une forme unique, indice d’un acte de langage – « A quoi donc je se réfère-t-il ? A quelque chose de très singulier, qui est exclusivement linguistique : je se réfère à l’acte de discours individuel où il est prononcé, et il en désigne le locuteur » (Benveniste, 1966 : 259). Comme on l’a dit plus tôt, les sujets n’ont pas un rapport immédiat au réel, mais un rapport médiatisé, produit, par les langues. Ferdinand de Saussure, avant Benveniste, posait que « le point de vue crée l’objet » (Saussure, 1972 : 23), ce qui avait surtout une portée critique par rapport à l’absence de distance et de théorie du point de vue chez les « linguistes » de son époque. Chez Benveniste, le langage n’est pas un miroir du réel, mais à chaque fois une ré-invention, « le langage re-produit la réalité. […] la réalité est produite à nouveau par le truchement du langage » (Benveniste 1966 : 25). Et ainsi, à propos du récit, qui est proprement amené à être répété par la lecture ou l’oraison, il propose de penser que ce n’est pas une répétition mais à chaque fois une re-création : « le récit, suite de petits bruits vocaux qui s’évanouissent sitôt émis, sitôt perçus, mais toute l’âme s’en exalte, et les générations les répètent, et chaque fois que la parole déploie l’événement, chaque fois le monde recommence » (Benveniste, 1966 : 29). C’est ce qu’Henri Meschonnic et Gérard Dessons appellent dans Le traité du rythme, l’historicité[3] ; on parlera de l’historicité d’un texte pour montrer sa capacité à être présent à des présents nouveaux et à s’extraire de ses conditions historiques. En ce sens, chaque lecture sera une lecture/énonciation/subjectivation nouvelle. Cette possibilité d’historicité qui fait que nous continuons à lire des textes, que nous continuons à en donner des interprétations nouvelles, est la conséquence d’une spécificité du langage, que Benveniste appelle faculté métalinguistique. Il explique ainsi :

Le privilège de la langue est de comporter à la fois la signifiance des signes et la signifiance de l’énonciation. De là provient son pouvoir majeur, celui de créer un deuxième niveau d’énonciation où il est possible de tenir des propos signifiants sur la signifiance. C’est dans cette faculté métalinguistique que nous trouvons l’origine de la relation d’interprétance par laquelle la langue englobe les autres systèmes. (Benveniste, 1972 : 65)

Cette faculté métalinguistique est une faculté de ré-interprétation, elle se manifeste de manière constante dans la vie sociale par la transformation des différentes institutions, la ré-invention des valeurs et du point de vue qui fonde la valeur. Benveniste a donné un entretien au journal Le Nouvel Observateur en 1968 qui porte le titre « Ce langage qui fait l’histoire », titre qui synthétise ce propos : « ce n’est pas l’histoire qui fait vivre le langage, c’est plutôt l’inverse. C’est le langage qui, par sa nécessité, sa permanence, constitue l’histoire » (Benveniste 1972 : 32). Néanmoins, dans cette théorie du langage comme interprétant de la société, l’art en général et le langage poétique en particulier, occupent une place à part. Le principe d’une convention, qui est essentiel pour les institutions sociales et donc pour la langue elle-même, n’a selon lui plus cours avec l’art, l’artiste inventant des valeurs qui lui sont propres, et qui sont à découvrir à l’intérieur d’une œuvre particulière[4] – « “Les parfums, les couleurs et les sons se répondent”.  Ces “correspondances” ne sont qu’à Baudelaire, elles organisent son univers poétique et l’imagerie qui le reflète » (Benveniste, 1972 : 61). Dans des notes manuscrites qu’il a rédigées en 1967 sur « la langue de Baudelaire », il soutient cette même conception de l’œuvre d’art comme « monde clos » (Benveniste, 1972 : 59), parlant par exemple de « cosmos nouveau et spécifique » (Benveniste, 2011 : 130-131), mais voit dans la langue du poète la production d’un univers second, d’un ultra-monde, d’un contre-monde, ou encore d’une sémiologie nouvelle (voir Laplantine, 2011) :

On recrée donc une sémiologie nouvelle, par des assemblages nouveaux et libres de mots. A son tour le lecteur-auditeur se trouve en présence d’un langage qui échappe à la convention essentielle du discours. Il doit s’y ajuster, et recrée pour son compte les normes et le « sens ». (Benveniste, 2011 : 644-645)

On voit ici que ce monde (cette langue) n’est pas si clos que ça, puisqu’il force le lecteur-auditeur à s’y ajuster. La notion de « contre-monde » (Benveniste, 2011 : 564-565), porte visiblement une idée contestataire ou du moins critique par rapport au monde. L’auteur d’un contre-monde, ou d’un univers second, a une vérité à énoncer sur le monde. Ce contre-monde est aussi, inséparablement, une contre-langue, ou un contre-langage. Toujours dans les manuscrits sur « la langue de Baudelaire », on lit cette proposition qui concerne particulièrement la poétique de Baudelaire, mais, au-delà, le langage poétique :

Le poète nous apprend la vérité et nous révèle dévoile la vérité réalité. La vérité sur lui et de telle manière qu’elle nous apparaisse la vérité sur nous ; la réalité masquée par la convention ou l’habitude et qui brille comme à la création. (Benveniste, 2011 : 58-59)

Dans l’entretien « Ce langage qui fait l’histoire » (1968), Benveniste, dans la continuité sans doute de ses recherches sur « la langue de Baudelaire », répond d’une manière précise et visiblement méditée lorsque le journaliste, Guy Dumur, lui demande « Est-ce que le langage poétique est intéressant pour la linguistique ? » (Benveniste, 1972 : 37). Sa réponse, « Immensément », indique un horizon vital pour la linguistique. Puis, il explique d’une part que le « langage poétique » reste un impensé du langage, parce qu’on l’aborde avec des catégories qui ne lui sont pas propres (« Il y a des tentatives intéressantes, mais qui montrent la difficulté de sortir des catégories utilisées pour l’analyse du langage ordinaire »). D’autre part, il rend compte des expérimentations contemporaines (celles des années 1950-1960) qui travaillent à remettre en question la signification, ou encore la lisibilité (« Tout ce qui s’imprime n’est pas fait pour être lu, au sens traditionnel ; il y a de nouveaux modes de lecture, appropriés aux nouveaux modes d’écriture »). Le langage poétique est conçu comme un travail critique sur le langage ordinaire en tant qu’il est responsable d’un mode de représentation du monde. Le langage ordinaire ne se sépare pas des représentations ou idéologies qui l'accompagnent et le fondent : les représentations véhiculées par exemple par les grammaires et les dictionnaires (la distinction que cette séparation même opère entre les formes et les matières), ou encore les représentations d'un langage instrument de communication, ou d'action, etc. Le langage poétique remet en question un monde et ses fondations linguistiques. Ainsi Benveniste dit-il à propos des expérimentations littéraires, toujours dans le même entretien :

C’est une remise en question de tout le pouvoir signifiant traditionnel du langage. Il s’agit de savoir si le langage est voué à toujours décrire un monde identique par des moyens identiques, en variant seulement le choix des épithètes ou des verbes. Ou bien si on peut envisager d’autres moyens d’expression non descriptifs et s’il y a une autre qualité de signification qui naîtrait de cette rupture. C’est un problème. (Benveniste, 1972 : 37)

Dans ses recherches sur les langues-cultures autant que dans sa réflexion sur le langage poétique, Benveniste travaille à penser un « homme dans la langue[5] », et un réel indéfiniment re-produit dans le discours, tâchant dans ses analyses de mettre en lumière la manière dont s'organise la signification. Dans sa recherche sur la langue de Baudelaire il cherche à atteindre une « structure profonde[6] », à rendre compte de la spécificité de cette langue (ce que Baudelaire fait à la langue, l'univers qu'il produit). Mais ce qui l'intéresse en même temps c'est l'activité de cette langue sur celui qui la lit ou l'entend. C'est une langue poétique au sens propre d'une création – « le “faiseur, poiètès” » (Benveniste, 2011 : 400-401). Un langage qui crée et qui déplace son lecteur : « La poésie la langue poétique et plus précisément la poétique ne consiste pas à dire, mais à faire ». En cela, du point de vue de Benveniste, le poème s’il correspond à un travail maximal dans la matière même de la langue, dans son principe n’est pas différent du langage ordinaire tel qu’il le théorise lorsqu’il écrit que « le langage re-produit la réalité », ou que « tout homme invente sa langue et l’invente toute sa vie ». Pour Benveniste, le langage est donc, dans son principe, poétique.


Bibliographie.

Benveniste, Emile, Problèmes de linguistique générale. Paris, Gallimard, 1966.

Benveniste, Emile, Problèmes de linguistique générale 2. Paris, Gallimard, 1972.

Benveniste, Emile, Baudelaire. Présentation, transcriptions et notes par Chloé Laplantine. Limoges, Lambert-Lucas, 2011.

Dessons, Gérard, Meschonnic, Henri,  Traité du rythme, Des vers et des proses. Paris, Dunod, 1998.

Laplantine, Chloé, Emile Benveniste, l’inconscient et le poème. Limoges, Lambert-Lucas, 2011.

Saussure (de), Ferdinand, Cours de linguistique générale. Paris, Payot, (1972 [1916]).

 

[1]« Les signes de la société peuvent être intégralement interprétés par ceux de la langue, non l’inverse. La langue sera donc l’interprétant de la société » (Benveniste,1972 : 54).

[2]Note manuscrite d’Emile Benveniste conservée à la Bibliothèque nationale de France (PAP. OR. 30, enveloppe 2, f°241).

[3]Une définition est donnée dans le glossaire de cet ouvrage : Historicité – Sur le plan de la théorie du langage et de la littérature, le statut contradictoire entre une situation historique donnée, qui est toujours la circonstance d’une activité, et la capacité de cette activité à sortir indéfiniment des conditions de sa production en continuant d’avoir une action, et d’être continuellement présente à des présents nouveaux. […] L’historicité est un élément imprédictible. Elle est la spécificité même d’une œuvre littéraire, et ce qui seul rend compte qu’elle continue à être lue. […]. » (Dessons et Meschonnic,1998 : 234).

[4]« La signifiance de l’art ne renvoie donc jamais à une convention identiquement reçue entre partenaires. Il faut en découvrir chaque fois les termes, qui sont illimités en nombres, imprévisibles en nature, donc à réinventer pour chaque œuvre, bref inaptes à se fixer en une institution », (Benveniste, 1972 : 59-60).

[5]« L’homme dans la langue » est le titre d’un des chapitres des volumes des Problèmes de linguistique générale (Benveniste, 1966 et 1972).

[6]« On s’efforcera d’atteindre la structure profonde de son univers poétique dans le choix révélateur des images et dans leur articulation » (Benveniste, 2011 : 186-187).

 


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