Tensions en didactique des langues - Entre enjeu global et enjeux locaux

 

Compte-rendu de Bruno MAURER
Univ Paul Valéry Montpellier 3
DIPRALANG EA 739
F34000, Montpellier, France

 

Sophie Babault, Margaret Bento, Valérie Spaëth (dir.), Tension en didactique des langues - Entre enjeu global et enejux locaux. Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien : Peter Lang. ISBN : 9782807601635 - DOI : http://dx.doi.org/10.3726/b1073 - 2017 - 245 pages

 

L’ouvrage coordonné par nos trois collègues comprend onze articles articulés en trois parties.

  1. Eclairages transversaux – 2. Didactique des langues et relations au savoir - 3. Tensions méthodologiques et pluralité des approches

Le propos initial signé des coordinatrices précise l’enjeu de cette réflexion collective, qui se situe dans la recherche (possible, perdue d’avance ?) d’une articulation entre deux processus a priori contradictoires, mondialisation d’une part, contextualisation d’autre part. L’ouvrage se situant en didactique des langues, c’est en s’appuyant sur des cas d’études que l’on peut voir comment circulent les méthodologies dans des cultures et des contextes éducatifs différents, comment également peuvent être repérés des écarts entre les approches scientifiques et méthodologiques préconisées et les mises en pratique par le biais des politiques linguistiques et éducatives.

On voit que l’ambition du livre est d’importance, dans un contexte éducatif gagné par les processus globalisants (Education pour Tous, Objectifs du Millénaire pour le développement, initiatives opérant sur plusieurs pays comme IFADEM ou ELAN).

1. Eclairages transversaux

Michel Wievorka propose un éclairage historique de l’émergence du « concept de penser global », repérant son émergence dans le monde anglo-saxon et pense qu’on peut à la fois être dans la critique de la globalisation et « penser global »… signalant pertinemment « le grand écart » qui se creuse dans le champ des sciences sociales entre « penser global » et la nécessaire prise en compte du sujet, et de son point de vue, par les mêmes sciences. Une entrée en matière fort féconde donc pour cet ouvrage.

Valérie Spaëth se propose de faire ce qu’elle appelle une « histoire connectée de la didactique des langues ». Son propos vise notamment à distinguer nettement le français langue d’enseignement et le français de scolarisation pour articuler le global et le local. Sans entrer dans le détail, car un compte-rendu d’ouvrage n’est pas un résumé… et ne doit pas dispenser le lecteur de lire mais au contraire susciter son appétit, la première partie de sa contribution qui analyse l’émergence de dispositifs institutionnels en didactique des langues (dont le CECRL) est particulièrement intéressante pour le propos général de l’ouvrage comme pour la réflexion didactique… même si l’essentiel de sa contribution porte sur la problématique langue d’enseignement/langue de scolarisation.

Véronique Castellotti, Marc Debono et Emmanuelle Huver réfléchissent sur la définition des notions de contexte, de contextualisation, de glocalisation en confrontant plusieurs conceptions et mises en pratique effectives. Une étude de cas est faite à propos de l’initiative IFADEM pour y voir, sous couvert de prise en compte de la diversité des contextes une forme de diffusionnisme masqué. L’article opte pour une conception diversitaire, dans une « orientation phénoménologique-herméneutique » qui doit se traduire en formation par une mise en perspective de tous les savoirs et pratiques, avec des implications en recherche, l’article se terminant par des pistes pour une autre « intervention » de terrain qui reste, à notre avis, encore à construire en apportant des réponses concrètes aux questions que les auteur.e.s se posent et renvoient à leurs lecteurs.

2. Didactique des langues et relations au savoir

Jean-Paul Narcy-Combes s’appuie sur l’exemple de plusieurs projets (LASCOLAF, IFADEM) pour interroger les rapports de l’universel et du particulier et, en privilégiant l’approche ascendante (projet LASCOLAF), plaide pour le partenariat, pour la corrélation de l’épistémologique avec l’éthique. Il soulève à juste titre que le problème du changement d’échelle (du local au global donc) peut poser des problèmes, alors même que les initiatives, ascendantes, sont intéressantes. La fin de son article pointe une série de problèmes à résoudre concrètement pour y parvenir mais aussi, plus généralement, pour faire avancer la didactique plurilingue en Afrique et, peut-être, lever quelques hypothèques encore bien réelles.

Mohamed Miled prend le point de vue de la construction de réponses curriculaires dans différents pays (Maghreb, Afrique) en pointant les avantages et les limites des cadres internationaux de référence en vue d’une contextualisation appropriée. Il analyse les avantages d’un alignement sur des standards internationaux et pointe les avantages qu’il peut y avoir à adapter (contextualiser ?) le CECRL notamment au plan des outils de certification avant de montrer les limites de cette démarche et de prévoir les conditions et les aménagements nécessaires.

Sophie Babault s’intéresse à la terminologie en usage en didactique (pour tendre à une globalisation) en révélant l’artificiel de l’universalité d’une terminologie didactique conçue en contexte occidental (problématique de la validation et des enjeux de pouvoir). Elle fournit un intéressant schéma des cadres de référence en didactique des langues et plaide pour une analyse discursive dynamique de l’usage de ces termes, référés à leur contexte, avec les effets de sens qui leur sont attachés.

Patrick Dahlet plaide pour une didactique des langues comme discipline des frontières traitant « un objet compliqué à la lumière de solutions théoriques hétérogènes dont il n’est pas issu » (p. 134). Il se fait l’écho d’expériences concrètes de mise en place de son approche en contexte brésilien ; il propose de penser la frontière comme le lieu même de l’apprentissage (une frontière bien entendu interne au sujet) et propose des pistes pour des systèmes éducatifs sur l’entre-langues afin de repenser le vivre ensemble aux frontières.

3. Tensions méthodologiques et pluralité des approches

Colette Noyau, Norbert Nikièma et Rémy Yameogo prennent l’exemple du ludique (virelangues, verlan, devinettes, proverbes, etc.) pratiqué dans les langues orales de l’Afrique, plus particulièrement le mooré du Burkina Faso, pour travailler sur un éveil aux langues scolaires, pour faire entrer les enfants mais aussi les adultes dans une démarche métalinguistique et favoriser le passage à la littéracie en L1 et L2. Une contribution très riche qui s’appuie sur un corpus précis et peut fournir des solutions, ancrées dans les pratiques culturelles traditionnelles pour faire de la langue africaine une langue enseignée et une possible voie d’accès ensuite au français, en revenant sur la notion de transfert, au cœur d’une didactique intégrée des langues.

Les enquêtes menées auprès de 24 lecteurs en langues étrangères amènent Marie Rivière à constater que la xénité culturelle n’est pas un obstacle pour la réception des livres. Ses résultats contredisent les constats selon lesquels les ressemblances généreraient une attirance et les divergences un rejet. Elle opte pour l’approche « diversitaire » en vue d’une éducation à la pluralité avec des pistes didactiques en fin d’article.

À partir du projet IFADEM au Bénin, Comlan Fantognon s’interroge sur les conditions nécessaires au changement d’échelle. On est là au cœur de la problématique de l’ouvrage, articulant local et global. Il s’appuie sur une étude de terrain auprès de 95 enseignants et montre par le détail et de manière convaincante les différents défis qui se posent ; il pointe en dépit de ces difficultés quelques bénéfices du dispositif et envisage sans entrer dans les détails toutefois une approche alternative émergentiste.

Fanny Dureysseix révèle les difficultés de la mise en œuvre d’un curriculum de formation initiale des enseignants de FLE dans un pays lusophone comme l’Angola et dans une démarche qui relève du transfert de technologie Nord-Sud. L’analyse est menée dans deux paradigmes, globalisation et contexte post-colonial : sont questionnées les conditions de son élaboration (qui l’a fait au juste ?), de sa diffusion (assez limitée) et de la prise en compte du contexte angolais. Ses conclusions sont sans appels et vont dans le sens d’une inadéquation totale au contexte local angolais, ce qui l’amène à remettre en question les modalités de « l’expertise » venue du Nord…

L’ouvrage publié remplit donc bien les promesses de son titre. Le lecteur y trouvera à la fois les considérations théoriques qui lui permettront de penser les problématiques et des études de terrain qui sont autant de précieuses illustrations.