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Numéro 74 : Enseignement du français et enseignement en français: continuité ou rupture ?

N° 74 / 2019

Enseignement du français et enseignement en français: continuité ou rupture ?

Audrey Freytag Lauer, Catherine Mendonça Dias, Cécile Sabatier Bullock, Diane Querrien, Emile Jenny et al.

Enseignement du/en français :  du dispositif didactique aux pratiques et représentations effectives, coordonné par Laurent Gajo et Anne Grobet (Université de Genève)

Introduction

Grobet Anne, Gajo Laurent

 

Un « choc en retour » des enseignements en français (EMILE/CLIL) sur les enseignements de français langue étrangère (FLE) ?

Jean-Claude Beacco

Résumé : Dans le cadre d’une éducation plurilingue, les didactiques des langues comme matière (le FLE, en l’occurrence) ont pour responsabilité de créer des transversalités en « fournissant » des instruments pour l’acquisition des connaissances disciplinaires dans ce qu’elles ont toutes de langagier (ce qu’on désigne souvent par littéracie spécifique/subject literacy). 

On montrera que ce rôle n’est généralement pas joué, dans la mesure où l’une des formes répandues de l’enseignement d’une matière par l’intégration d’une langue étrangère (EMILE ; correspondant anglais : Content and Language Integrated Learning : CLIL) est d’organiser les enseignements sur la base de la didactique des langues/du FLE, en les réduisant ainsi au rôle de complément (réputé motivant et efficient) de la formation en langue étrangère/FLE. Par ailleurs, l’approche par tâches n’est pas une méthodologie, car elle ne permet pas de définir des objectifs, des progressions, des formes de séquence d’enseignement… Elle invite surtout à mettre en place une pédagogie collaborative impliquant les apprenants ou des activités réalistes. On peut aussi constater que, dans les cours d’EMILE comme dans les cours de FLE, la « méthodologie globaliste ordinaire » (Beacco 2007) demeure bien présente.

Mais les enseignements en français/langue étrangère sont aussi conçus, dans une « version haute », comme un laboratoire cognitif où des connaissances disciplinaires s’élaborent dans le cadre d’une pluriperspectivité cognitive/linguistique. Ils ont alors à être organisés en fonction de la didactique propre a à chaque discipline. Cela implique de porter la plus grande attention aux genres de discours présents en classe (où se déploie, selon des modalités diverses, la rhétorique de la connaissance, l’academic discourse de J. Cummins), aux compétences qu’impliquent leur usage effectif (textes faits pour être lus, compris, produits à l’oral…), et surtout à la distribution de l’emploi (alterné ou parallèle) des deux langues utilisées (« maternelle » et « étrangère ») en fonction des moments du cours… La maîtrise de ces formes textuelles spécifiques fait partie intégrante de savoirs disciplinaires et l’accent est à mettre sur leurs structures et sur leurs formes, en particulier, celles données aux fonctions cognitives-linguistiques, comme définir ou comparer. 

Une certaine refondation des enseignements des matières de type EMILE devrait permettre de (ré)introduire en didactique du FLE non des éléments de méthodologie mais l’analyse du discours, fondatrice d’une approche communicative authentique (fût-elle organisée par un ensemble de tâches). Ce choc en retour (titre que nous empruntons à F. Debyser 1977) pourrait être de même nature que celui du niveau 2 sur le niveau 1.

Summary: In the context of a plurilingual education, the didactics of languages as subject (the FLE, in this case) are responsible for creating transversalities by providing instruments for the acquisition of disciplinary knowledge in what they have all of language (which is often referred to as specific literacy / subject literacy).

It will be shown that this role is not generally played, since one of the most widespread forms of teaching a subject through the integration of a foreign language (CLIL) is to organize the teaching on the basis of the didactics of the languages, thus reducing them to the role of complement (reputed motivating and efficient) of the formation in foreign language / FLE. Moreover, the task-based approach is not a methodology because it does not make it possible to define objectives, progressions, forms of teaching sequence... It invites especially to set up a collaborative pedagogy involving learners or realistic activities. It can also be seen that in both CLIL and FFL courses, the "ordinary global methodology" (Beacco 2007) is still present.

But French / foreign language teaching is also conceived in a "high version" as a cognitive laboratory where disciplinary knowledge is developed in the context of a cognitive / linguistic pluriperspectivity. They then have to be organized according to the didactic proper to each discipline. This implies paying the greatest attention to the kinds of discourses present in the classroom (where the rhetoric of knowledge, the academic discourse of J. Cummins unfolds in various ways), to the competences implied by their actual use ( texts made to be read, understood, produced orally ...), and especially to the distribution of employment (alternating or parallel) of the two languages ​​used ("maternal" and "foreign") according to the moments of the course ... The mastery of these specific textual forms is an integral part of disciplinary knowledge and the emphasis is put on their structures and their forms, in particular those given to cognitive-linguistic functions, such as defining or comparing.

Some refoundation of the teaching of CLIL-type subjects should make it possible to (re) introduce into didactics of the FLE not elements of methodology but the analysis of the discourse, founder of an authentic communicative approach (even if it is organized by a set of tasks). This shock in return (title that we borrow from F. Debyser 1977) could be of the same nature as that of level 2 on level 1.

 

Apprendre le/en français : quelles réponses didactiques apportées aux élèves allophones, en France et au Québec ?

Catherine Mendonça Dias, Diane Querrien

Résumé : Dans cet article, les auteures examinent l’appréhension de l’expression « Français langue seconde » dans les contextes de la France et du Québec, et telle qu’elle a évolué à travers des textes institutionnels et des ouvrages de référence. Après avoir mis en évidence la fluctuation notionnelle rattachée à cette terminologie, tributaire des politiques linguistiques et des contextes sociolinguistiques, il s’agit d’identifier la place qui est envisagée pour les disciplines enseignées en langue seconde (DLS). Est notamment interrogée la répartition équivoque des responsabilités entre l’enseignant de français et les enseignants des autres disciplines scolaires, pour lesquels la formation initiale n’est pas envisagée de façon analogue de part et d’autre de l’Atlantique. En dépit de divergences, le nombre restreint d’études et de ressources touchant aux DLS au sein des deux territoires invite à collaborer sur des problématiques communes pour apporter de la teneur à un fonctionnement structurel institutionnel qui supplée des lacunes didactiques.

Summary: In this article, the authors examine the apprehension of the "French as a second language" expression in the contexts of France and Quebec, and as it has evolved through institutional texts and academic references. After highlighting the notional fluctuation associated with this terminology, which depends on linguistic policies and sociolinguistic contexts, the place for second language subjects (SLS) is identified in both sites. In particular, the authors question the equivocal distribution of responsibilities between French teachers and mainstream teachers, for whom initial training is not considered similarly on both sides of the Atlantic. In spite of differences, the limited number of studies and resources related to the SLS within the two territories invites to collaborate on common issues to bring content to a structural and institutional functioning that adresses didactic gaps.

 

Quelle appréhension de la relation entre langue et contenu dans l’enseignement en L2 et dans l’enseignement de L2 ?

Ivana VUKSANOVIC

Résumé : Cet article interroge les similitudes et les différences entre l’enseignement bilingue (enseignement en L2) et l’enseignement de langue orienté vers le contenu (enseignement de L2) à travers l’analyse discursive de deux tâches enregistrées pendant une leçon en français L2 et une leçon de français L2, les deux données à une même classe par la même enseignante. L’attention est portée sur les ressources mobilisées dans la réalisation des tâches, notamment sur les basculements entre langue et contenu lors de leur déroulement. Nos analyses montrent que l’appréhension de la relation complexe entre langue et contenu nécessite le croisement des perspectives macro (curriculum, objectifs d’enseignement) et micro (analyse des pratiques effectives en classe).

 

Abstract: This paper aims at studying differences and similarities between bilingual education (teaching in L2) and content-based language teaching (teaching of L2) in Swiss primary schools. I present a discourse analysis of two tasks filmed during a subject lesson in French L2 (Natur, Mensch, Gesellschaft) and a French L2 lesson respectively, both given to the same class by the same teacher. The focus is being put on examining the resources used during task execution and language-content shifts as the task unfolds. The results shed light on the complexity of language-content interface. In order to grasp it, curricular goals need to be put into perspective of classroom practices, which do not always correlate. 

 

Apprentissage de la L2 et des mathématiques en tant que DdNL en contexte d’immersion réciproque

Emile Jenny, Francesco Arcidiacono

Résumé : En partant du constat que, depuis le début des années 2000, les écoles primaires suisses recourent de plus en plus à différentes formes d’enseignement bilingue, généralement en proposant l’enseignement de disciplines dites non linguistiques (DdNL) dans une langue étrangère (Gajo, 2009), cet article s’intéresse au contexte de l’immersion réciproque pour en analyser le rôle dans le développement de compétences de L2 et de mathématiques.

Notre objectif est double : d’une part, mesurer certaines compétences acquises par des enfants de 10 à 12 ans au travers de tests à complexité progressive ; d’autre part, comprendre la place des apprentissages de mathématiques en tant que DdNL en contexte d’immersion réciproque. Pour ce deuxième objectif, un entretien semi-dirigé approfondi a été réalisé avec un enseignant qui dispense des cours de mathématiques à la Filière Bilingue (FiBi).

Les analyses quantitatives conduites ont mis en évidence des résultats significativement plus élevés pour les élèves FiBi en comparaison aux élèves de classes régulières en L2 et en mathématiques. Pour l’entretien, une analyse qualitative du discours tenu par un enseignant a été utilisée pour faire émerger les points de rupture entre contenu et langue, les difficultés rencontrées par les élèves participant à l’étude, les particularités didactiques du dispositif mis en place, ainsi que l’évaluation de la DdNL choisie.

Les résultats de l’étude montrent à quel point, en relation avec les contingences locales, l’immersion réciproque peut profiter aux DdNL, dans la perspective d’une meilleure compréhension des implications didactiques et méthodologiques liées à ce type d’enseignement.

 

Abstract: Since 2000, Swiss primary schools are increasing different forms of bilingual education, mostly by teaching non-linguistic subjects (hereafter DdNL) in a foreign language (Gajo, 2009). The present paper focuses on the two-way immersion education and proposes an analysis of its role for the development of L2 and mathematic skills.

Our goal is two-fold: on the one hand, to measure some skills acquired by children (10-12 years old) through tests with increasing levels of difficulty ; on the other hand, to understand the place of mathematics in the context of the two-way immersion system. For this second aim, an in-depth semi-structured interview was conducted with a mathematics teacher involved in the FiBi project (Filière Bilingue).

Quantitative analyses showed that FiBi-pupils have significantly higher results in L2 and in mathematics in comparison to regular classes’ pupils. Concerning the interview, a qualitative discursive analysis shed light on issues concerning the relationship between language and contents, the difficulties of the participant children, and some didactic aspects that are specific to the project, as well as the evaluation of the chosen DdNL.

The findings show how two-way immersion, with respect to the local context, can improve DdNL education, in the perspective of a better comprehension of the didactic and methodological implications related to this type of school system.

 

Les documents dans les îlots immersifs : authenticité et authentification

Audrey Freytag Lauer

Résumé : Cet article aborde la notion d’authenticité mise en rapport avec des documents issus notamment d’îlots immersifs. Dans le cadre d’un enseignement bilingue, l’angle d’analyse permis par l’authenticité ouvre une réflexion sur le statut du document comme ressource linguistique et comme source disciplinaire. Les documents authentiques seraient-ils alors à privilégier dans l’enseignement bilingue ? Pourtant ce matériel est difficile d’accès et d’utilisation pour les enseignants et pour les apprenants car il correspond rarement en même temps aux compétences linguistiques et aux enjeux disciplinaires. De ce fait, il pourrait être un frein à l’apprentissage. L’analyse de documents dans des manuels de français langue étrangère, d’histoire et d’une séquence d’îlot immersif nous permet de faire émerger la nature du document et d’interroger le rôle du matériel authentique dans les processus d’élaboration des savoirs. Lors d’interactions enregistrées, nous constatons que le traitement des documents implique l’action de les authentifier et engage le processus d’authentification. De l’authenticité à l’authentification, le document est à considérer comme un liant praxéologique (Burger 2014) qui rend compte des dynamiques complexes dans l’enseignement bilingue et plus généralement dans le contrat didactique.

Abstract: The aim of this article is to investigate the concept of authenticity in documents linked to short immersive sequences, îlots immersifs, in Switzerland. In such bilingual instruction, an approach of authentic materials is open to scrutiny on the status of documents regarded as linguistic resources and as school subject sources. This authentic material, however, is considered to increase difficulty in terms of access and use for teachers, and in terms of comprehension for students. Therefore, the authenticity could generate an obstacle to the pursuit of studies or tasks. That is why an analysis of French and history school textbooks and of classroom interactions could help reveal and define the nature of authentic documents and determine their function for building academic knowledge. When working with authentic materials, a process is needed to authenticate them, and it is this process (both to authenticate and authentication) that shows the complex dynamics and relationships that occur between language and content in the classroom.

 

Enseigner les sciences en français langue seconde : Examen d’un programme d’étude au Canada

Cécile Sabatier Bullock, Shawn Michael Bullock

Résumé : Située dans le cadre du programme d’immersion en français langue seconde, en Colombie-Britannique au Canada, notre contribution se propose d’analyser la manière dont, institutionnellement, l’articulation entre français langue seconde et disciplines est traduite dans les contenus des programmes scolaires provinciaux. À partir d’une analyse documentaire portant sur les documents officiels disponibles sur le site du Ministère de l’Éducation, et plus spécifiquement en étudiant le programme d’étude de Sciences, nous sommes conduits à dégager les choix didactiques opérés au regard de l’intégration de la langue et de la discipline non linguistique, et  à examiner la place accordée dans le travail enseignant au développement de la langue seconde face aux contenus disciplinaires dans la mesure où il ressort parfois des tensions entre les savoirs langagiers et disciplinaires. Ce faisant, nous mettons au jour d’une part, les représentations sous-jacentes associées aux objets d’enseignement et d’apprentissage que sont les sciences et la langue et, d’autre part, celles qui ont trait à l’articulation entre disciplines linguistiques et non linguistiques.  

Abstract: Our contribution analyzes how the relationship between French as a second language and the traditional academic disciplines taught in a French immersion program is reflected in the curriculum of the province of British Columbia, Canada. Based on a document analysis of the official documents available on the Ministry of Education website, and more specifically by studying the Science curriculum, we identify the pedagogical choices made with regard to the integration of the language and the non-linguistic discipline. In so doing, we examine the place given in lesson plans to the development of the second language in relation to disciplinary content, noting in particular tensions that arise between linguistic and disciplinary knowledge. We shed light on the underlying representations associated with the teaching and learning of science and language and, more generally, the underlying representations between linguistic and non-linguistic disciplines.

 

L'enseignement bilingue au croisement de différentes approches didactiques : perspectives des enseignants

Gabriela Steffen

Résumé : L’enseignement bilingue est un lieu de croisement de différentes approches didactiques et les pratiques observées en classe sont liées, non seulement aux contextes socio-institutionnels particuliers ou aux modalités choisies, mais également aux représentations des enseignants d'un tel enseignement/apprentissage. Ceux-ci portent en effet un regard varié sur l'enseignement bilingue, sachant qu'il vise, en principe, non seulement le développement de la L2, mais également l'apprentissage de la discipline dite non linguistique. Les différentes perspectives adoptées par les enseignants se révèlent dans leur discours (entretiens semi-directifs) et sont mises en perspective avec leurs pratiques d'enseignement (observations filmées). On observe ainsi des approches plus ou moins monolingues ou plurilingues, plus ou moins tournées vers l'enseignement/apprentissage de la L2 ou de la discipline dite non linguistique et des approches qui attribuent un rôle et une place variable aux deux langues d'enseignement et à l'alternance des langues.

Abstract: Bilingual education is a place where different didactic approaches coexist and the observed classroom practises relate, not only to the particular socio-institutional contexts or the chosen modalities, but also to the teachers' social representations about bilingual teaching/learning. In fact, they look at bilingual education from different perspectives, knowing that it aims, in theory, not only at L2 development, but also at the learning of so-called non-linguistic disciplines. These perspectives are revealed in teachers' discourse (semi-structured interviews) and seen in the context of their teaching practices (video classroom observations). They appear to adopt more or less monolingual or plurilingual approaches, approaches that are more or less oriented towards L2 or non-linguistic subject teaching/learning and approches that allocate a role and a place of varying importance to the two languages of instruction and to language alternation.