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Christine LY

Université Paul Valéry Montpellier 3

DIPRALANG EA-739

Les langues sont évidemment utiles et même primordiales pour chaque individu, chaque sujet parlant, mais de quelle utilité parlons-nous ? Les langues ne sont-elles qu'un outil de communication, qu'un système de codes, que pratiques sociales langagières, ou encore que compétences à faire valoir sur un curriculum vitae ? Dans quelle mesure les langues se révéleraient-elles utiles, autrement, et essentielles pour chaque être humain ?

Pour penser cette problématique, je propose une exploration des quatre premiers romans de l'auteure vietnamienne-québécoise, Kim Thuy. Je mettrai en œuvre une lecture globale inspirée de l'analyse du discours, articulée à une approche sociolinguistique, historique et culturelle du pays d'origine de l'auteure. En effet, la prise en compte du contexte d'écriture, du contexte historique, social et culturel apporte un éclairage à la lecture des œuvres de la romancière qui a dû faire face, suite à un exil douloureux, à la nécessité d'apprendre une nouvelle langue, en l'occurrence le français.

J'apporterai quelques éléments de réponses tout à fait subjectives et singulières puisqu'elles seront relatives à l'écrivaine, mais qui peuvent permettre d'entrevoir de manière générale ce qui impulse un désir d'appendre, un désir de langues, un désir de vivre, un désir d'incarner un corps et une parole tout à la fois ; mais aussi la place primordiale de l'affect, des liens d'aimance, et de la présence des Autres dans l'éveil d'un sujet parlant et désirant, d'un sujet singulier et « vivant ».

Je conclurai enfin sur l'idée que les langues sont, dans leurs manifestations expressives diverses (littératures, mots, paroles, etc.) des nourritures affectives, réflexives – indispensables, sans quoi le sujet parlant ne serait peut-être qu'un corps sans esprit.

Introduction : quelle utilité des langues ?

Qu'est-ce qui est véritablement utile ? Qu'est-ce qui est inutile ? Et si ce qui semble inutile se révélait plus utile que nous ne le pensions ? Et si la poésie, les littératures, les contes, les histoires, les nuances des mots, l'équivoque des langues étaient plus utiles que tout ? Et si cette culture humaniste, celle qui forme l'esprit – cette promesse des langues – était même plus qu'utile : mais essentielle ?

Nuccio Ordine, le spécialiste de la Renaissance et des œuvres de Giordano Bruno entre autres, dans son essai intitulé « L'utilité de l'inutile », pose la question de savoir ce qui est réellement utile pour les sociétés et les individus. Selon lui, c'est parce que nos sociétés occidentales suivent une « logique utilitariste du marché » qu'il est devenu difficile, aujourd'hui, de « saisir l'utilité de l'inutile et, surtout, l'inutilité de l'utile »1. Or les arts et les savoirs – ce qui n'a pas de prix (a priori) et ce qui peut paraître parfois inutile – sont en réalité d'une utilité fondamentale pour les sociétés humaines, mais également pour chaque individu dans le sens où ils participent à la « formation de son esprit »2, et à le rendre humainement meilleur. Cette thèse humaniste pourrait être objectée mais tout de même, citant l'essayiste et philosophe néerlandais Rob Riemen, N. Ordine souligne :

Comme Rob Riemen l'observe très justement : « La culture, pas plus que l'amour, n'a la capacité de contraindre. Elle n'offre nulle garantie. Et pourtant, la seule chance d'atteindre et de protéger notre dignité humaine nous est offerte par la culture, par une éducation libérale. » […] Car, parmi tant d'incertitudes, une chose semble sûre : si nous laissons périr ce qui est inutile et gratuit, si nous renoncions à la fécondité de l'inutile, si nous écoutions uniquement ce véritable chant des sirènes qu'est l'appât du gain, nous n'aboutirions qu'à former une communauté malade et privée de mémoire qui, toute désemparée, finirait par perdre le sens de la vie et le sens de sa propre réalité. Et une fois desséchés par la désertification de l'esprit, nous aurions alors bien du mal à imaginer que l'ignorant homo sapiens puisse conserver le rôle qu'il est censé jouer : rendre l'humanité plus humaine...3

Or, lorsque l'on évoque les langues, aujourd'hui, il semble que l'on pense majoritairement à leur utilité sociale et pragmatique : leur maîtrise serait le garant de la communication interhumaine, elles permettraient aux « acteurs sociaux » d'interagir avec leurs semblables par le biais de leurs « pratiques langagières ». Dans notre contexte de mondialisation, on parle aussi beaucoup des langues en termes de « compétences » : elles permettraient d'ajouter de la valeur à un curriculum vitae, à une « employabilité » et de favoriser ainsi une certaine mobilité économique et professionnelle : ne serions-nous donc pas, finalement, dans une approche trop utilitariste des langues ?

Pour ma part, dans le sillage de N. Ordine, j'aimerais poser que les langues dans leur pluralité et diversité, voire dans leur « chancelante équivocité »4, sont utiles et même primordiales pour chaque individu, chaque sujet parlant. Et je me demande donc : dans quelle mesure les langues se révéleraient-elles autrement utiles et essentielles pour chaque être humain ?

Pour penser cette problématique et tenter d'apporter quelques réponses, je propose une lecture analytique5 des quatre premiers romans de l'auteure vietnamienne-québécoise, Kim Thuy. Les réponses sont évidemment toutes relatives à l'écrivaine mais elles peuvent néanmoins donner quelques orientations réflexives.

Je commencerai donc par situer le cadre de mon étude, puis par présenter brièvement Kim Thuy qui, suite à un exil douloureux, a dû faire l'apprentissage d'une langue nouvelle, le français en l’occurrence, devenant plus tard sa langue principale d'écriture, langue adoptive et adoptée d'un « vivrécrire »6. On verra ensuite comment l'apprentissage des langues jouent un rôle essentiel dans son être en devenir à travers trois points : les romans de Kim Thuy comme le récit de la naissance d'un sujet désirant ou quand apprendre des langues, c'est aussi apprendre à désirer et à vivre ; le nouage subtil et étroit entre corps, affects, langues et les autres ou la place affective/primordiale des autres dans l'apprentissage ; enfin comment un sujet désirant développe un certain « amour » des langues-cultures. On pourra alors conclure autour d'un aspect essentiel, à mon sens, des langues : leur fonction nourricière pour le sujet qui, sans langues, ne serait peut-être qu'un corps désincarné, un corps sans « esprit ».

1. Cadre de l'étude et brève présentation de Kim Thuy

Cette lecture s'inscrit dans une recherche actuelle, débutée en MASTER sous la direction de M. Jean-Marie Prieur, dans le domaine principal de l'anthropologie du langage et des pratiques langagières.

A partir d'un corpus littéraire et d'entretiens de vive voix avec des personnes en situation d'exil, je travaille autour des problématiques de l'exil et de la subjectivité dans l'entre langues et cultures. Je me suis en effet particulièrement intéressée à la question de l'exil et de ses incidences subjectives et langagières, et c'est dans le cheminement de cette réflexion que j'ai été amenée à penser, en corrélation avec la notion d'exil, l'entre, l'entre-deux ou encore l'inter-7, ce préfixe que l'on retrouve accolé à bon nombre de substantifs aujourd'hui. J'ai souhaité explorer cette notion et voir ce qu'elle pouvait recouvrir de sens, de significations, de perspectives de pensée autour donc des questions de subjectivité, d'entre langues et cultures, et de didactique.

En tout cas, je pense aujourd'hui que tout sujet parlant est un sujet entre langues et cultures : et c'est un postulat qui, je crois, permet de remettre en question, ou du moins d'apporter un nouvel angle d'approche, de certaines notions des sciences du langage ou de la didactique des langues-cultures, entre autres. Je pense par exemple aux notions de langue, de sujet dit monolingue (le sujet monolingue existe-t-il vraiment ?), d'interculturel, etc.

Par ailleurs, dans ma réflexion8 sur l'enseignement et l'apprentissage des langues-cultures, il m'est curieux de constater que bon nombre d'écrivains de l'exil, tel François Cheng par exemple9, ont pu atteindre un niveau très élevé de maîtrise linguistique et culturelle de la langue d'accueil tandis que bien des apprenants actuels peinent à acquérir quelques bases d'une langue étrangère, ou tout simplement à savoir à peu près bien lire et écrire dans leur langue dite première, quand, en outre, nombreux sont ceux qui avouent leur « désaffection » pour la « matière enseignée » qu'est le français avec sa composante de culture générale : « le français et moi, ça fait deux », « je n'aime pas lire, je n'aime pas écrire », « je n'aime pas le français » sont parmi d'autres des énoncés récurrents, entendus lors de ma pratique d'enseignante. Il m'a donc paru intéressant d'interroger cet écart, et notamment les écrivains sur la question du désir de langues, de la subjectivité et du rapport au savoir.

Kim Thuy, que j'ai donc lue dans ce cadre, représente, selon moi, une auteure par excellence entre les langues-cultures, et qui réussit à rendre fécond – ou à sublimer, d'une certaine manière – son expérience de l'exil et sa traversée des langues et des cultures.

Kim Thuy Ly Thanh naît le 18 septembre 1968, à Saïgon (aujourd'hui Ho Chi Minh ville), dans un Vietnam divisé par une guerre fratricide entre Nord et Sud, un conflit qui débute en 1955 alors que le pays est tout juste sorti de la guerre d'Indochine (1946-1954, bataille de Điện Biên Phủ ) et de presque un siècle de colonisation française.

La guerre est un événement marquant dans l'histoire de K. Thuy, qui l'évoque dès son premier roman, Ru, une manière aussi pour elle de relater, à travers de nombreuses anecdotes, l'écart politique, social et culturel qui se creuse entre le Nord Vietnam et le Sud, outre de témoigner des traumatismes et des souffrances des victimes.

En 1978, trois ans après la défaite du Sud face à l'offensive des viêt cong (entrée dans Saïgon), K. Thuy embarque avec sa famille sur un bateau en direction de la Malaisie, où elle séjournera un moment, comme beaucoup d'autres boat people, avant de pouvoir s'envoler vers le Québec. Elle a alors dix ans et ne parle pratiquement pas un mot de français.

Quelques années plus tard, K. Thuy sera doublement diplômée de droit et de langues : elle est traductrice et avocate. Elle travaille d'ailleurs quelques temps à Hanoï, la capitale du Vietnam, avant de revenir au Québec et de se lancer dans une double carrière de restauratrice-écrivaine. Son récent dernier ouvrage, Le secret des Vietnamiennes (Éditions Trécarré, 2017) est un livre de recettes vietnamiennes contenant des secrets culinaires ancestraux transmis de mères en filles.

2/ Les romans de Kim Thuy comme le récit de la naissance/de l'éveil d'un sujet de désir(s)

K. Thuy a 41 ans lorsqu'elle écrit Ru (2009), son premier roman d'inspiration très autobiographique, un projet qu'elle avait à cœur depuis une vingtaine d'années, et qui sera dédié « Aux gens du pays ».

Ru m’apparaît comme le premier d'une série de récits qui sont des retours narratifs et réflexifs sur son parcours, puisque les romans qui suivent (des fictions fragmentaires rédigées à la 1ère pers. du sing. et toujours très inspirées de sa vie personnelle) sont des formes de réécriture de son exil traumatique, qui lui fait frôler la mort réelle et symbolique de près, et de ce long chemin, une lutte, vers la vie ; une lutte comme une réponse à ce proverbe vietnamien cité dans Ru : « Đời là chiến trận, nếu buồn là thua. »10.

Après Ru (2009), les romans Mãn (2013), et Vi (2016) sont donc l'histoire d'une femme qui quitte le Vietnam pour s'installer au Québec et qui va progressivement se libérer des discours aliénants (représentés par les discours de la famille, de la morale traditionnelle, ou encore de la nation, etc.) pour emprunter le chemin de ses rêves propres : une échappée belle en somme d'un sujet de désir(s) ! Un chemin qu'elle emprunte, non sans écueils, mais qui lui réussit. Dans son quatrième roman qui porte le prénom de sa narratrice, Vi, on entend ainsi en écho la vie même, le mot « vie » en français.

Une échappée belle qui s'illustre notamment par ce thème de la naissance/renaissance associée à l'idée d'invention de soi : on retrouve tout un jeu métaphorique d'opposition entre vie et mort dans les romans de K. Thuy, en résonance avec la grande Histoire du Vietnam (elle écrit l'aliénation des sujets réduits au silence et qui meurent sous le régime communiste). La vie, c'est donc de pouvoir prendre la parole, de s'inventer, selon K. Thuy et de ne pas rester soumis à un régime ou à un discours aliénant : ce qui équivaut à une mort symbolique.

On peut donc lire à travers les romans de K. Thuy cet enjeu subjectif fondamental de pouvoir faire entendre sa voix, de prendre la parole, de pouvoir s'inventer librement, conditions qui permettent de ne pas être qu'une pauvre « âme errante » (c'est une image qu'elle emploie à plusieurs reprises et qu'elle emprunte à l'imaginaire culturel vietnamien/chinois) mais de faire advenir un sujet incarné, bien vivant, bien présent : c'est à dire un sujet désirant, à qui il pousserait des ailes de la liberté. Les ailes, l'envol sont chez l'auteure symbole d'une émancipation, d'une liberté acquise.

Par exemple, dans son deuxième roman, A toi (2011), roman qui est une correspondance intime entretenue avec un autre écrivain nomade, P. Janovjak, autour de l'exil et d'autres thèmes associés, K. Thuy parle de Nam, un jeune homme rencontré il y a plus de vingt ans, en ces termes :

Il m'a décrit le battement d'ailes des hérons et la liberté de marcher vers nulle part.
Et c'est ainsi que je suis sortie de la salle avec Nam pour regarder ma première étoile.11

Ainsi, à travers les romans de K. Thuy, on peut observer le mouvement subjectif de l'auteure entre langues et cultures vers une vie incarnée : un mouvement initié par l'écriture de son premier roman. D'ailleurs, le titre Ru connote cette idée de mouvement puisque le mot signifie en français une petite rivière, un petit cours d'eau. Mais il signifie à la fois, en vietnamien, berceuse : qui est en quelque sorte le mouvement affectif – maternel/maternant – et sonore d'une langue, une mélodie qui enveloppe le sujet dès sa tendre enfance.

Il y a ce jeu de correspondances entre les deux langues française et vietnamienne dès son premier roman, un mouvement continu d'une langue à l'autre (ce que l'on retrouve de manière plus importante encore dans son roman Mãn) qui est aussi un aspect du mouvement subjectif de l'auteure : elle ne cesse de faire des va-et-vient entre langues et cultures et cela témoigne de la vivacité de sa pensée, une réflexivité vivante qui ne se fige pas sur un pôle : « La réflexivité, c'est l'endroit où le mouvement s'accomplit » dit le philosophe-philologue Heinz Wismann12.

Un mouvement subjectif que l'on devrait aussi qualifier d'intersubjectif puisque la présence des autres est très importante dans le parcours de l'écrivaine, autant dans son parcours vers le vivre que dans celui de son apprentissage des langues-cultures. D'ailleurs, chez K. Thuy, apprendre, c'est vivre et cela ne se détache pas de sa relation aux autres :

[...] puisque nos parcours d'apprentissage sont atypiques, parsemés de détours et d'embûches, sans gradation, ni logique. Je dessinais les rêves de la même manière, à travers les rencontres, les amis, les autres.13
Je voulais apprendre. Je dois toujours apprendre. Je suis constamment en apprentissage, c'est un besoin vital. […]
Elle [ma vie] est mue par cette soif d'apprendre à vivre [...]14

Et vivre, c'est donc de pouvoir emprunter le chemin de sa plurielle-singularité, car toute subjectivité se compose à partir de la matière première des autres, à partir d'une « altérité incluse »15 ce dont K. Thuy a particulièrement conscience :

Pendant mon enfance, je cherchais cet intérieur dans les talons, dans l'estomac, sous le menton, sur la langue, derrière les oreilles, partout, partout, mais en vain. La virginité donne parfois l'impression d'un vide sans écho.
Comme je n'avais rien trouvé à travers les années, j'ai eu la brillante idée de remplir ce vide de l'âme des autres. J'ai ainsi commencé à absorber une réflexion de l'un, un souffle de l'autre, des émotions éparses, attrapées au vol autour d'une table, dans le trou d'une serrure, entre deux clignements de paupières. Après quarante ans, je possède maintenant une collection de savoirs, de sentiments, de réflexes si variés, si entremêlés et si contradictoires qu'ensemble ils donnent l'illusion d'une âme, ou du moins un certain équilibre, sinon une moyenne.16

3/ Le corps, les langues, les affects, les autres : un nouage étroit et subtil

Si les romans de K. Thuy racontent la naissance d'un sujet désirant – mais aussi d'une écrivaine, ils décrivent en même temps cet entrelacement étroit entre corps, sensations, affects, langues et relations à l'Autre. D'un point de vue subjectif, cet ensemble complexe, peut-être un peu chaotique, m'apparaît comme difficilement séparable. K. Thuy témoigne donc à travers ses romans de ce nouage subtil mais aussi de la place/du rôle primordiale des affects, notamment des liens d'aimance17 entretenus avec autrui, dans l'apprentissage du vivre, dans l'apprentissage des langues, tout comme dans l'éveil d'un sujet de désir(s).

Les langues occupent une place majeure dans les romans de Kim Thuy (romans traversés de nombreuses langues), car c'est à travers leur apprentissage que l'auteure va progressivement « prendre vie », notamment en prenant la parole, en incarnant sa parole, en accordant une voix et une parole à un corps. Ainsi écrit-elle dans Ru :

Jeanne, notre fée en maillot et collant rose, aux cheveux piqués d'une fleur, a libéré ma voix sans avoir utiliser les mots. Elle nous parlait – à ses neufs vietnamiens de l'école primaire Sainte-Famille – avec de la musique, avec ses doigts, ses épaules. Elle nous montrait comment occuper l'espace autour de nous en dégageant nos bras, en levant notre menton, en respirant à pleins poumons. Elle papillonnait autour de nous, telle une fée, ses yeux nous caressant l'un après l'autre. […] C'est grâce à Jeanne que j'ai appris à dégager ma voix des replis de mon corps pour qu'elle puisse atteindre le bout de mes lèvres.18

Il faut préciser que K. Thuy décrit son expérience de l'exil comme un ébranlement de tous les sens, et dans tous les sens du mot sens. Elle dit, dans Ru, qu'elle était devenue sourde et muette, et désorientée, perdue comme beaucoup de boat people. La première étape donc pour revivre était de pouvoir faire résonner sa voix, ce qui a pu se réaliser grâce à des liens d'aimance. Elle décrit d'ailleurs cette chance pour sa famille et elle d'avoir été « hospitées »19, accueillies, et pratiquement maternées par la société Québecoise.

Mais K. Thuy montre aussi qu'il n'y a pas d'apprentissage des langues sans mobilisation du corps et des affects : Julie, par exemple, l'amie de Mãn (dans le roman du même nom) joue un rôle décisif dans la naissance de la voix de Mãn qui explique, par ailleurs, comment son prénom signifiant « qu'il ne reste plus rien à désirer »20 a été une entrave symbolique et corporelle – car le corps aussi peut subir une forme d'aliénation – à l'éveil de son désir propre :

Julie m'a fait découvrir un lieu21 en dehors de mon quotidien afin que je vois l'horizon, afin que je désire l'horizon. […] Elle faisait mon éducation en langues, en gestes, en émotions. […] A plusieurs reprises, elle m'a placée devant un miroir en m'obligeant à converser avec elle tout en nous regardant afin que je puisse constater l'immobilité de mon corps par rapport au sien.22

Et c'est ainsi que progressivement, la narratrice Mãn dira : « La vie venait vers moi […] De la même manière, une voix a émergé de mon nom »23.

Si les langues et leur apprentissage sont ainsi un moyen pour K. Thuy (parmi d'autres) de renouveler et d'élargir son horizon, cela ne se fait donc pas sans présence affective. Elle l'écrit explicitement dès son premier roman, dans Ru, à propos de l'anglais, langue enseignée par un vietnamien en exil et en transit, comme elle, sur une île de Malaisie :

Avec lui, nous avons passé des matins entiers à répéter des mots sans les comprendre. Mais nous étions tous au rendez-vous, parce qu'il réussissait à soulever le ciel pour nous laisser entrevoir un nouvel horizon, loin des trous béants remplis d'excréments accumulés par les deux mille personnes du camps. Sans son visage, nous n'aurions pas pu imaginer un horizon dépourvu d'odeurs nauséabondes, de mouches, de vers. Sans son visage, nous n'aurions pas pu imaginer qu'un jour nous ne mangerions plus de poissons avariés, lancés à même le sol chaque fin d'après-midi à l'heure de la distribution de vivres. Sans son visage, nous aurions certainement perdu le désir de tendre la main pour rattraper nos rêves.24

Ce que l'on peut dire aussi, à la lecture de ce passage, et il y a beaucoup d'autres exemples dans les romans25 de K. Thuy, c'est que les langues ne sont pas qu'une structure, un système de signes ou qu'un moyen de communication, mais bien plus que cela : elles sont d'abord incarnées, elles sont des visages, des relations, des lieux, des souvenirs, des parfums, des sons, une musique, des réflexions, des mots, des paroles, des gestes, des émotions, des voix, etc. : tout un monde, pas seulement culturel, en fin de compte, mais un complexe, empreint de résonances affectives. Ou un fleuve, pour le dire autrement plus métaphoriquement, qui charrie avec lui une multitude d'objets disparates ; un fleuve tel un flot de paroles qui emporte, imprègne, submerge les sujets (quand ils ne se noient pas).

Un passage particulièrement illustratif, dans Mãn, de cette « résonance affective » des langues et des mots :

C'est la dernière fois que Maman a vu son père : sous les durians, que les Vietnamiens appellent sầu riêng. Jusqu'à ce jour, elle n'avait jamais pensé au nom formé par ces deux mots, qui signifie littéralement « tristesses personnelles ». On l'oublie peut-être parce que ces tristesses, comme leur chair, sont scellées dans des compartiments hermétiques, sous une carapace hérissée d'épines.26

On voit donc que les figures et les relations affectives jouent un rôle essentiel, chez K. Thuy. Dans son roman Mãn, c'est aussi par le biais d'une relation amoureuse avec un Français que la narratrice, restauratrice et écrivaine (détails qui rappellent la vie personnelle de K. Thuy), apprendra des mots nouveaux, apprendra à exprimer ses sentiments, et à la fois à délier son corps pour s'ouvrir au désir et au plaisir sensuel/érotique.

4/ Vers l'amour des langues-cultures

Si la langue française représente alors un horizon émancipateur, K. Thuy n'érige pas une langue-culture au dessus d'une autre : elle aura appris à les considérer à égalité, à effectuer des va-et-vient réflexifs entre les langues-cultures, à mettre en scène/en correspondance la diversité et l'équivoque des langues, comme dans Mãn, par exemple, où les titres des fragments qui composent le roman sont écrits à la fois en vietnamien et en français.

Aussi, depuis la présence aimante des autres, l'auteure développe, en retour, une forme d'amour de l'autre et des langues, un amour des langues souvent transmis par un parent, un proche, un ami : « Monsieur An m'a appris les nuances. Monsieur Minh m'a donné le désir d'écrire. »27

De même, le thème de l'amour entre les êtres, en parallèle de cet amour des langues qui se traduit par un amour des littératures, de l'écriture, des nuances des mots, devient un thème central dans ses romans. Ainsi fait-elle se réfléchir les sens du mot aimer, entre les langues (notamment française, vietnamienne et chinoise), et propose-t-elle une déclinaison des diverses nuances du verbe aimer en vietnamien parallèlement à un questionnement sur l'éventuelle universalité, ou pas, du geste d'aimer dans le monde :

Dans le cas du vietnamien, il est possible de classifier, de quantifier le geste d'aimer par des mots spécifiques : aimer par goût (thích), aimer sans être amoureux (thương), aimer amoureusement (yêu), aimer avec ivresse (), aimer aveuglément ( quáng), aimer par gratitude (tình nghĩa).28

Et un peu plus loin, on peut lire le symbolisme du caractère chinois signifiant aimer :

Une fois, pour une soirée de levée de fonds, je suis retournée à une ancienne leçon de chinois où le professeur avait expliqué que le caractère du mot « aimer » englobait trois idéogrammes : une main, un cœur et un pied, parce que l'on doit exprimer son amour en tenant son cœur dans ses mains et marcher jusqu'à la personne qu'on aime pour le lui tendre.29

Dans le roman Vi, l'héroïne devient traductrice et nomade : son prénom signifiant « petite invisible » la destinait à une forme de transparence, d'effacement, tel la posture que les vietnamiennes se doivent de respecter traditionnellement en société. Mais Vi s'émancipe totalement de ce discours familial/traditionnel pesant pour prendre son envol à travers le monde, comme à travers l'amour, car elle vivra également une relation amoureuse avec un français. On peut observer que les titres des fragments qui composent le roman sont presque exclusivement des noms de lieux. Une proposition de voyage donc à travers des langues et des cultures.

Et Vi raconte cette anecdote :

Je connaissais son obsession pour le tricot, et elle, ma folie d'envelopper chacun de mes livres dans du papier d'emballage acheté en cachette pour maintenir leur statut de « cadeaux » toute l'année. Chaque dollar que je dépensais pour ces paquets de papier en « solde soldé », comme l'aurait dit Marguerite Duras, aurait pu nourrir un membre de ma famille au Vietnam pendant trois ou quatre jours. Ce fut mon premier acte égoïste et, aussi, amoureux. […] Sans eux, je n'aurais peut-être pas vu le sublime dans les yeux bleus de Clément, assis dans le fond de la classe avec ses joues aussi roses que des pommes d'amour. Ils m'ont aussi donné le courage de refuser la proposition d'une amie de ma mère de me présenter à un « garçon un peu effacé » comme moi.30

C'est sans doute suggérer que les langues et les littératures nous apprennent aussi à aimer, ou du moins à porter un regard sur l'autre, à ne pas être indifférent, à avoir de l'égard pour l'autre. Ainsi Mãn cite l'écrivaine Camille Laurens à propos des verbes regarder et notamment esgarder : « Ce mot contient depuis des siècles le respect, certes, mais aussi la préoccupation, le souci de l'autre. »31

Et c'est aussi, sans doute, parce que portée par cet « amour de l'autre langue »32, tel que l'entend Julia Kristeva, ou cet amour des langues, que le personnage Vi, exerçant le métier de traductrice, peut relier des mondes, faire le pont entre les mondes, être une passeuse de mots et d'histoires entre les êtres, tout comme K. Thuy qui déploie à travers ses romans sa « langue sensible », c'est-à-dire sa langue d'écrivaine « traduisant [également] l'univers sensible de sa singularité »33, entre les langues.

K. Thuy n'a donc de cesse, à travers ses romans de faire l'éloge des langues, mais aussi des bibliothèques, des livres (ce qu'elle emporte en priorité lorsqu'elle voyage), et des littératures. Ses romans sont très riches d'intertextualité : dans Mãn, par exemple, on peut lire des poèmes en français, en anglais, en vietnamien. Les références littéraires, les citations sont nombreuses et les livres sont assimilés à des « trésors célestes », comme à ce qu'il y a de plus précieux dans les langues. Dans un contexte de répression et de fermeture culturelle sous le nouveau régime communiste au pouvoir (autour de 1975), au Vietnam, Mãn, la narratrice, explique :

Beaucoup de livres en français et en anglais avaient été confisqués pendant les années de chaos politique. On ne connaîtrait jamais le sort de ces livres, mais certains avaient survécu en pièces détachées. On ne saurait jamais par quel chemin étaient passées des pages entières pour se retrouver entre les mains des marchands qui les utilisaient pour envelopper un pain, une barbote ou un bouquet de liserons d'eau... On ne pourrait jamais me dire pourquoi j'avais eu la chance de tomber sur ces trésors enfouis au milieu des tas de journaux jaunis. Maman me disait que ces pages étaient des fruits tombés du ciel.34

Conclusion : Les langues comme nourritures du corps, de l'âme et de l'esprit, ou comme un humus subjectif

Finalement, K. Thuy nous donne à penser, à travers ses romans, une appréhension subjective, pourrait-on dire aussi « holistique », des langues comme appartenant à un tout complexe et non détachable d'un corps, d'un individu, d'un vécu également. On a donc une définition large qui montre que les langues sont plus qu'un moyen de communication ou un système de signes : elles sont des visages, des voix, des paroles, des musiques, des histoires, des romans, des poèmes, etc. ; elles englobent des aspects et des objets de nature différente, qui nourrissent, imprègnent, affectent et modèlent le sujet parlant au fil de son existence, au fil de ses rencontres.

Dans Mãn, le monde des livres côtoie de très près le monde de la restauration, puisque la narratrice écrira un ouvrage de recettes vietnamiennes illustrées par des contes et des légendes ancestraux. Il y a une analogie évidente entre littératures et nourritures (une analogie pas nouvelle puisque déjà développée dans les littératures de la renaissance, voir N. Ordine35).

Les langues-littératures ont donc une fonction « nourricière » pour le corps, l'âme et l'esprit ; elles font naître, grandir et vivre un sujet : en ce sens, elles ne sont pas séparables de la vie même.

Mais les langues sont aussi des nourritures nécessaires et essentielles pour une subjectivité vivante/incarnée, réflexive et poétique : car les langues-cultures servent à l'expression d'une subjectivité singulière-plurielle, et une langue sensible, singulière, telle celle de K. Thuy, faite de métissages et de correspondances, peut advenir par le biais de l'écriture et de la traduction.

On pourrait dire que les langues sont donc dans leur pluralité et diversité une promesse de vie ; elles peuvent insuffler un art de vivre même, plus libre, plus ouvert sur le monde, plus cosmopolite, tel que l'incarne le personnage Vi qui réussit à faire sauter les frontières du moi, pour devenir traductrice-nomade et sillonner le monde. En ce sens, le roman Vi est un éloge du cosmopolitisme et présente la traduction comme ce qui relie les mondes ; Vi devient une citoyenne du monde.

Mais K. Thuy nous montre aussi que pour entrevoir un horizon plus vaste et plus humain qui fait qu'un sujet désirant devienne aussi un sujet aimant, il faut que les langues comme « humus subjectif » soient assez riches et fertiles, et sans doute sont-ce les littératures en tant que « trésors » des langues-cultures qui permettent d'enrichir/de nourrir cet humus : pour que de l'humus advienne de l'humain36.

Il me semble que cette dernière idée est d'une importance majeure, et peut-être à soutenir en didactique des langues-cultures, tant les individus sont menacés aujourd'hui de ne plus pouvoir dire ou se dire, sauf à travers des clichés discursifs, des lieux communs, et tant l'appauvrissement des langues s'accompagne d'un appauvrissement de la pensée. J'entends beaucoup cet énoncé, je crois symptomatique, se répéter chez les personnes que je rencontre en formation, jeunes post-bacs ou plus âgées (en reconversion professionnelle ou autres) : « je ne sais pas comment dire. » Cette phrase est selon moi révélatrice d'un problème social contemporain que R. Gory démontre dans son essai, La dignité de penser37 : il nous explique notamment qu'une société où la fonction instrumentale (utilitariste) des langues est privilégiée fait perdre aux individus la capacité de narrer, de « fabuler », d'inventer, de penser et de ce fait, de s'inventer et de se penser. Cette fabulation à l'origine d'une possible pensée critique n'est pas sans rappeler ce mouvement du muthos (le mythe, le récit) vers le logos (le discours, la raison) qui s'opéra dans le monde de la Grèce Antique lorsque des premiers mythes, les grecs passèrent progressivement à l'écriture philosophique38. Et il m'apparaît qu'à l'échelle individuelle, ce mouvement est le même, et absolument nécessaire.

 

1ORDINE, Nuccio et FLEXNER, Abraham, L’utilité de l’inutile. Manifeste, trad. Luc Hersant et Patrick Hersant, 2013, Paris, Belles Lettres, 2014, p.19.

2Ibidem, p.18.

3Ibidem, p.33.

4Je reprends une partie de l'expression d'Hannah Arendt, « l'équivocité chancelante du monde », expression elle-même reprise par B. Cassin dans son essai La Nostalgie (Autrement, 2013). C'est aussi ici un écho à une définition que J. Lacan donne des langues : « Une langue, entre autres, n'est rien de plus que l'intégrale des équivoques que son histoire y a laissé persisté », une phrase « fétiche » de B. Cassin qui aime à la citer (Voir son essai Jacques le Sophiste Lacan, logos et psychanalyse, Paris, Epel, 2012, p. 63 : voir note de bas de page 25).

5J'emprunte pour cela une méthodologie qualitative inspirée de l'analyse du discours, que j'articule à une approche, préalable, sociolinguistique, historique et culturelle du pays d'origine de l'auteure. La prise en compte de ce contexte élargi d'écriture apporte en effet quelque éclairage à l'interprétation (qui reste subjective) des œuvres de la romancière.

6Mot-valise de Pascal Quignard, voir « Le mot littérature est d'origine encore inconnue », in Autour d'Emile Benveniste sur l'écriture, Paris, Seuil, 2016, p.267-326.

7Les notions d'entre, d'entre-deux ou d'inter sont abordées principalement par des philosophes, philologues et psychanalystes tels B. Cassin, H. Wismann, D. Sibony ou encore F. Jullien. Leurs essais autour de cette notion constituent mes principales références théoriques. En sciences du langage, je me réfère principalement aux travaux de J.-M. Prieur. Voir Bibliographie.

8Une réflexion qui se nourrit aussi de mon expérience de formatrice en français et culture générale depuis une dizaine d'années auprès d'un public majoritairement issu du secteur de la santé et du social.

9F. Cheng est arrivé en France à l'âge de 18 ans, avec dans ses bagages, bien peu de mots français. Or, son parcours d'apprentissage de la langue française est assez remarquable puisqu'il est aujourd'hui écrivain de renom, outre de faire partie de la prestigieuse Académie Française... Voir ses Entretiens avec Françoise Siri, Paris, Albin Michel, 2015, p. 27-42.

10« La vie est une guerre, la tristesse est une défaite. » (ma traduction). THUY, Kim, Ru, 2010 (Liana Levi) Le Livre de Poche, 2012, p. 29.

11THUY, Kim et JANOVJAK, Pascal, A toi, Paris, Liana Levi, 2011, p. 56.

12WISMANN, Heinz, Penser entre les langues, Paris, Albin Michel, 2012, p. 45.

13Ru, op.cit., p. 122.

14A toi, op.cit., p. 96-97.

15Expression empruntée à CASSIN, Barbara, La Nostalgie : Quand donc est-on chez soi ?, Paris, Éditions Autrement, 2013.

16A toi, op.cit., p. 64-65.

17SIBONY, Daniel, Entre-deux, L’origine en partage, 1991 (Seuil), Paris, Points, 1998.

18Ru, op.cit., p. 100.

19Terme que j'emprunte à B. Cassin, in La Nostalgie, op.cit.. B. Cassin insiste sur la nécessité de l'hospitalité : on est chez soi là où on est « hospité », et l'exilé, qui n'a plus de chez-soi, a besoin de se sentir accueilli pour se construire un nouveau chez-soi, chez l'hôte.

20THUY, Kim, Mãn, Paris, Liana Levi, 2013, p. 34-35.

21Ce lieu est une « gigantesque bibliothèque » située à New York.

22Ibidem, p. 65.

23Ibidem, p. 61.

24Ru, op.cit., p. 35-36.

25Par ex. : « Il y a plusieurs de ces mots que je tente de comprendre par leur sonorité, comme "colossal", "disjoncter", "apostille", et d'autres par la texture, l'odeur, la forme. Pour saisir les nuances entre deux mots cousins, par exemple pour distinguer la mélancolie du chagrin, je pèse chacun d'eux. Quand je les tiens dans mes paumes, l'un semble planer comme une fumée grise alors que l'autre se comprime en boule d'acier. Je devine, je tâte, et la réponse est aussi souvent la bonne que la mauvaise. » in Mãn, op.cit., p. 91.

26Mãn, op.cit., p. 33.

27Ru, op.cit., p. 138.

28Ibidem, p. 151.

29Mãn, op.cit., p. 115.

30THUY, Kim, Vi, Paris, Liana Levi, 2016, p. 77.

31Mãn, op.cit., p. 111. Ouvrage cité : Le grain des mots, P.O.L, Paris, 2003, p.22.

32KRISTEVA, Julia, « L’amour de l’autre langue », conférence à la BNF, 2014, [Article en ligne : http://www.kristeva.fr/la-traduction-langue-de-l-europe.html] : J. Kristeva opère un parallèle entre les figures de l'étranger, de l'écrivain et du traducteur. Il faut aimer assez l'autre langue pour ne pas rester figé dans des positions identitaristes ou nationalistes qui empêchent finalement une ouverture « humaine » à l'autre, et l'expérience de la traduction et de l'écriture comme un « estrangement » de soi (voir son essai Étranger à soi-même, Folio, 1991) permet cette ouverture vitale : « J'irai même plus loin. Si nous n'étions pas tous des traducteurs, si nous ne mettions pas sans cesse à vif l'étrangeté de notre vie intime — par une constante et délicate dérogation aux codes stéréotypés qu'on appelle des langues nationales — pour la transposer à nouveau dans d'autres signes, aurions-nous une vie psychique, serions-nous des êtres vivants ? "S'estranger" à soi-même et se faire le passeur de cette étrangeté continûment retrouvée : n'est-ce pas ainsi que nous combattons nos psychoses latentes, et réussissons là où le psychotique ou l'autiste échouent, c'est-à-dire à nommer le temps sensible ? C'est vous dire qu'à mon avis, parler une autre langue, ausculter les différences et les affinités entre les langues – les traduire, est tout simplement la condition minimale et première pour être en vie. »

33Ibidem.

34Mãn, op.cit., p. 57-58.

35Ordine Nuccio, « Nourrir le corps, nourrir l’esprit. » Ecole Normale supérieure - PSL, 2015, [Conférence en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=a_EMVrbKxPk&t=606s].

36A savoir que les termes latins humus (sol) et homo (homme) possèdent une racine éthymologique commune, selon la linguiste-lexicologue Jacqueline Picoche : ils proviennent de la racine indo-européenne ghyom (terre) (source : wikipédia).

37GORI, Roland, La dignité de penser, Arles, Actes Sud Editions, 2013.

38Ce passage du muthos au logos, et il n'y a pas de logos sans muthos préalable, est explicité par H. Wismann dans son essai Penser entre les langues, op.cit., p. 155-238.

 

Bibliographie

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