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Résumé

Nous souhaitons livrer dans ce texte l'interprétation d'un récit de vie qui nous semble mettre en lumière ce qui se joue, dans l'histoire personnelle d'un sujet, dans la mise en mots d'une expérience d'apprentissage d'une langue étrangère choisie et aimée, le français, puis rejointe dans le cadre d'une installation de longue durée en France. Il y est question d'une rencontre amoureuse avec cette langue, au travers de la musique de Claude Debussy, choc esthétique qui motive une forme d'identification à ce personnage à la fois éloigné, pour le locuteur, dans l'espace et dans le temps. L'analyse de ce discours permet d'y repérer des divisions et séparations fondamentales, clivages qui rejouent, semble-t-il, le rapport fondamental du sujet au langage, entre perte, transmission et reconnaissance d'une altérité pour que le désir puisse naître.

Amandine DENIMAL
Dipralang EA-739
Université Paul Valéry - Montpellier 3

Introduction

À la question de savoir ce que deviennent les langues dans un monde dominé par une économie de marché qui impose insidieusement un « mode de gouvernement de soi » assimilable, selon le philosophe Michel Fabre, à « une forme d’éthique », mais d’inspiration néolibérale (Fabre, 2015), il nous semble nécessaire d’apporter des éléments de problématisation à propos de ce qui relève de la subjectivité dans et entre les langues.

À partir de travaux ayant déjà exploré la question du sujet dans les sciences du langage, et celle de son devenir en didactique des langues étrangères1, nous souhaitons proposer ici l’éclairage d’un récit de vie, qui nous a été livré il y a deux ans par une personne demeurant depuis six ans en France au moment de l’entretien. Ce récit nous semble en effet rejoindre certaines pistes de réflexion à propos des rapports des sujets aux langues, à leurs transmissions et à leurs appropriations, en même temps que des perspectives critiques sur les formes d’instrumentalisme qui se déploient depuis quelques années dans les discours didactiques2.

Nous partirons de l’idée qu’il y a nécessité, et même urgence à repenser aujourd’hui les fondements théoriques des disciplines s'intéressant à l’enseignement et l’apprentissage des langues, car si elles rendent compte du langage et de la transmission, elles rendent du même coup compte de ce qui constitue le sujet lui-même, en l’inscrivant non seulement dans l’ordre du symbolique, mais aussi dans la filiation, la mémoire et la relation à l’autre. Si, comme nous le croyons, la didactique des langues étrangères court le risque de céder, pour reprendre les mots de Maude Vadot, à un « idéal de maîtrise, de rationalisation et de conscientisation de la langue » (Vadot, 2012 : 259), ce pseudo-idéal ne pourra que la rendre perméable à diverses formes d’utilisation des esprits et de la connaissance ; des utilisations qui sont d’ailleurs perceptibles depuis de nombreuses années déjà dans des notions circulantes comme « communication efficace »,  « utilisateur/ usager des langues », « motivation », « autonomie », « ingénierie de la formation » ou « acteur social ». Et si, comme nous le croyons encore, l’instrumentalisme se construit comme « une élaboration défensive contre l’emprise du langage sur notre être » (Prieur, 1996 : 20), nous pouvons alors nous demander ce qu’ont à en dire des sujets qui mettent en récit leur histoire personnelle avec des langues qu’ils ont quittées ou rejointes, comme le fait le locuteur de l’entretien que nous allons présenter. L’« emprise du langage sur notre être » sera à concevoir du côté des rapports subjectifs aux langues et des places symboliques qui s’y construisent, à partir de formes d’imaginaires qui reviennent sur des divisions subjectives, des clivages, des traces d’une séparation fondamentale3. En tout,

Il s’agira de reconnaître que le désir d’un sujet s’inscrit dans et par le langage. C’est dire qu’apprendre une langue étrangère, ça touche à cela, c’est-à-dire que c’est ce qui va permettre à un sujet d’investir une place symbolique par le langage. Que cette place symbolique aura quelque chose à voir avec l’imaginaire. (…) Quelle place idéale aurais-je avec cette langue autre ? (Anderson, 2003 : 349)

Nous lirons les extraits du récit proposé à partir de quelques points de référence qui permettent d’élaborer la question de la subjectivité non pas à partir de ce qui se donnerait comme un rapport de plénitude ou d’évidence de l’être parlant à son dire ou à son vouloir dire, mais plutôt à partir d’un manque appelant de l’altérité, avec ce que Prieur conçoit comme un « devenir sujet […] inséparable d’une généalogie constituante » qui passe forcément par « l’étranger », par « l’accès à l’autre comme semblable étranger, étrangeant » (1996 : 36). La question du désir d’altérité nous mènera à celle du désir de savoir, d’apprendre, pour autant que « [le] rapport à l’autre langue, ouvre aussi à la généalogie des savoirs et des champs de connaissances, qui se constitue pour un sujet dans l’entre-deux-langues, soit à ce qu’il peut dire, savoir dans l’une et dans l’autre, et inversement. » (ibid. : 56). Le récit de la rencontre avec l’autre langue sera ainsi abordé comme une scène où se rejoue la rencontre avec des savoirs autres, et précisément désirés car autres, car permettant d’ouvrir à de nouvelles positions subjectives, de nouveaux imaginaires de soi, de nouvelles identifications.

1. Tomber amoureux d’une musique

Nous avons souhaité analyser un rapport d’identification en particulier, celui qui s’est joué entre l’interviewé et un étranger illustre et inspirant pour le musicien qu’il est : Claude Debussy. Le locuteur dont nous allons transcrire les paroles est d’origine chilienne. Il a une trentaine d’années, il est étudiant, de langue maternelle espagnole, et raconte comment il a commencé à apprendre le français comme langue étrangère. Avant de venir étudier en France, six ans auparavant, il a étudié la musicologie au Chili. L’entretien a été réalisé en juillet 2017, et les questions posées ont été les moins nombreuses et les plus ouvertes possible, avec par exemple « Peux-tu me parler de ton apprentissage du français ? » comme entame. Au fil de l’entretien les questions rebondiront sur des éléments de conversation fournis par l’interviewé, avec par exemple : « Qu’est-ce qui t’a décidé à candidater à une bourse pour venir en France ? », pour la partie de l’entretien qui va nous intéresser (il s’agit de la portion située entre la 27ème et la 39ème minute, sur 1h16 au total). Nous avons uniquement transcrit le verbatim, avec la notation (xxx) pour les passages que nous n’avons pu comprendre.

Autour de la 27ème minute apparaît donc la figure de Debussy. À la question portant sur ses motivations à venir en France, le sujet répond immédiatement qu’il est tombé amoureux de sa musique. Cet amour fera de Debussy un être inséparable de la nouvelle langue, le français, qui sera alors appris de façon intensive. Nous verrons ensuite qu’à cette figure idéalisée fera pendant une autre image, moins lumineuse, celle du pays d’origine qu’il s’agira de quitter. Mais pour l’heure, nous allons décrire ce qui se présente comme une rencontre décisive, qui dépasse dirait-on le cadre proprement musical :

[27’02] J’étais tombé amoureux de sa musique. Claude Debussy. J’ai fait des recherches et tout pendant que je suivais les cours de français, euh j’empruntais des livres à lui euh à la bibliothèque de l’institut français, j’étais à fond quoi

ouais, à fond dans sa musique, dans son esthétique, dans sa vision de du monde

Cette rencontre semble avoir engagé totalement le sujet du discours (voir l’expression « à fond », répétée quatre fois au cours de l’entretien), et son caractère « amoureux » n’est pas sans faire écho à d’autres récits de rencontres avec des langues, tels que ceux qu’a étudiés, dans un autre contexte, Victor Allouche dans son ouvrage Vécus de langues en milieux australiens (2005). Allouche a en effet pu observer, dans des journaux d’apprentissage d’étudiants de FLE en Australie, le nouage d’affects de l’ordre de la séduction ou de l’abandon amoureux, à partir du sentiment de « musicalité » de la langue, langue perçue comme « musique envoûtante, enchanteresse », qui « vous attire à elle de façon quasi mystérieuse » (2005 : 62). Il ajoute : « Cet attrait pour la langue et la culture étrangères est à considérer comme une véritable motivation de l’être entier de l’apprenant, il ne s’agit pas seulement de l’’’apprenant’’ au sens didactique, mais de l’apprenant comme sujet. » (id.).

Allouche note aussi, fait intéressant, des mouvements d’« absorption de l’autre », que l’on retrouve ici (« j’empruntais des livres à lui », formule curieuse mais signifiante du point de vue d’un désir d’appropriation des éléments de l’autre), et même d’absorption de soi en l’autre (« j’étais […] à fond dans sa musique, dans son esthétique, dans sa vision de du monde »). Dans la rencontre de cette altérité à la fois esthétique et linguistique, les territoires de l’autre et du sujet paraissent s’envahir mutuellement, s’interpénétrer, comme on le retrouve un peu plus loin avec des modificateurs qui prédiquent la complétude de ce qui se présente comme un abandon volontaire :

[30’27] Et là je re, re, redécouvre Claude Debussy, et là euh je rentre à fond dans une dynamique de, de, d’appréciation, de de contemplation avec cette musique-là

[31’03] c’est une esthétique qui m’envahit complètement

La réciprocité par laquelle le locuteur définit son rapport à Debussy pourrait même suggérer une sorte de fusion identitaire, repérable dans la reprise de la même locution adverbiale « à fond », appliquée cette fois non plus au « je » mais à Debussy :

[31’54] il suivait ses intuitions à fond »

ainsi que dans l’usage d’une comparaison d’égalité [je/ Debussy] :

[33’19] et là pour lui, c’était comme moi pour lui

ou encore dans cet énoncé, tout à fait explicite :

[34’47] et là je commence ‘fin à adopter cette cette identité, et au fur et à mesure je me retrouve en train de candidater pour ces deux bourses de travail en France, voilà. Voilà. C’est le rêve qui m’a fait venir, c’est ça, c’est un rêve esthétique, qui m’a fait venir en France.

Dans ce dernier extrait, on note la thématisation du « rêve » par une phrase clivée, qui produit un effet de personnification là où l’on attendrait plutôt un agent animé humain4, comme instance qui a « fait venir ». Ceci rejoint l’idée que pour tout apprenant de langue, un imaginaire singulier se déploie, qui est appelé à se condenser sur des figures qui servent de « tremplins à identification » (Allouche, 2005 : 63). La part de rêve par laquelle le sujet entre dans la nouvelle langue rejoint la part d’imaginaire qui noue le rapport à toute langue, un imaginaire agissant de toute sa puissance de fascination, et qu’Allouche relie aux dynamiques identificatoires :

D’une certaine façon, il est difficile de penser que la vie symbolique dans une autre langue n’a pas d’impact imaginaire sur notre personnalité. Ce que nous voulons dire par là, c’est qu’à travers des sujets étrangers se jouent de nouvelles identifications. Autrement dit, en parlant une langue étrangère, on devient d’une certaine façon autre, on veut donner de nouvelles images de soi. (Allouche, 2012 : 33)

De nouvelles images de soi reliées à l’investissement libidinal des nouveaux signifiants (Amati-Mehler, Argentieri et Canestri, 1990/ 2004 : 51) et se redéployant dans l’élaboration des nouveaux signifiés. Ce qui nous semble intéressant ici, c’est que les nouveaux signifiants sont expérimentés dans la musique5 avant que d’être investis dans le langage, avec la découverte des livres (« j’empruntais des livres à lui ») et la période d’apprentissage intensif à l’Institut français de la ville, pour une nouvelle symbolisation linguistique :

[34’02] C’est là où je m’arrête, hein je, pour moi la musique euh, la musique euh savante européenne c’est, égale Claude Debussy, parce que... Voilà, c’est comme ça. Et, pour faire le lien avec la langue, et donc je commence à à m’informer, à à découvrir, à approfondir sur sa vie, son œuvre, tout ça, à l’institut français, en empruntant des bouquins, des CD, etc. (xxx) fait faire des auditions à la maison, donc j’apprenais le français en lisant ses bouquins aussi. Et là je commence ‘fin à adopter cette cette identité, et au fur et à mesure je me retrouve en train de candidater pour ces deux bourses de travail en France, voilà.

On voit bien que se nouent ensemble apprentissage linguistique, désir, imaginaire et identification, en vue d’un véritable changement de lieu et de vie. Il y a donc un rêve, esthétique, qui attire, qui fait venir en France, et qui prend corps dans un être distant à la fois dans l’espace et dans le temps. Signalons qu’il n’est d’ailleurs pas si rare d’observer chez des apprenants de langues que l’amour d’une esthétique ou d’un artiste peut déclencher des parcours d’apprentissage parfois longs et exigeants, pouvant engager une vie entière. On peut bien sûr penser, parmi les exemples récents, au cas d’Akira Mizubayashi, l’auteur d’Une langue venue d’ailleurs (2011), dont nous reparlerons plus loin. Il est manifeste en tout cas que ce genre d’expérience excède le strict cadre des « représentations » sociales des langues, et permet de porter un autre regard sur les analyses fonctionnelles des « besoins langagiers » en didactique ou en « ingénierie des langues ».

Avant d’évoquer la part plus sombre de ce désir d’altérité, l’envers du « rêve esthétique » que le locuteur nomme « la déception chilienne », nous allons essayer d’observer comment le récit met en scène la coupure d’avec le monde d’origine. Cette coupure approfondit semble-t-il la projection du je sur le personnage de Debussy, musicien virtuose mais aussi esprit révolté contre les codes harmoniques de son temps. Cela nous conduira à commenter quelques points qui nous semblent relever de la division subjective avec ce qu’elle induit de rapport au langage, et de mise en mouvement du désir vers un ailleurs permettant fantasmatiquement de réparer la blessure occasionnée par cette division – ou du moins de trouver une position plus tenable que le déchirement intérieur, pour celui qui s’exile.

2. « Il a détruit, mais de manière constructive »

Cet énoncé oxymorique apparaît lorsque le locuteur évoque le rapport de Debussy à sa propre formation musicale, son « origine » de musicien en quelque sorte. Il résume son apport pionnier à la musique savante, et ce n’est pas seulement un inspirateur qui se trouve décrit, mais une figure à caractère héroïque, dont le parcours sera, tout comme celui du sujet, marqué par une rencontre esthétique décisive qui le poussera à s’exiler et à se réinventer. Dans le discours du sujet, l’« ancien monde » sera donc pour le jeune Debussy du côté des « vieux codes », d’une tradition et d’une normativité qu’il rejette :

[31’19] le prof nous expliquait, ‘fin, que bon Claude Debussy je, d’après tout ce que j’ai lu aussi c’était un mec extrêmement rebelle. Et comme comme tout grand génie euh ‘fin il était détesté à l’école, à l’école de musique, au conservatoire, on l’aimait pas, parce qu’il s’en foutait de tous les enseignements, ‘fin il apprenait euh un peu à moitié quoi parce que toujours dégoûté des, des vieux codes, du conservatisme, le conservatoire c’est le conservatisme

Une transgression se profile, celle du « mec extrêmement rebelle », tandis que la normativité située du côté des institutions tombe, ne fait plus sens. À l’horizon : « une grande révolution mondiale », « un nouveau style », « une harmonie complètement différente » – une création que le personnage illustre doit à son choix de suivre ses intuitions, de ne pas respecter l’ordre établi, et de « détruire » ce dernier pour reconstruire quelque chose de nouveau :

[31’52] Et puis lui euh il suivait ses intuitions quoi, ses intuitions à fond, et puis il a détruit, mais de manière constructive, et, l’esthétique qu’il apprenait quoi, l’harmonie qu’il apprenait, tout ça. Et donc il se sert de de l’harmonie d’une manière fonctionnelle pour exprimer ce qu’il veut dire, pas, il respecte pas le code harmonique et standard, la règle, il applique ça pour raconter un discours, donc il va complètement modifier, détruire, ‘fin, et c’est comme ça qu’il commence aussi à, à introduire une harmonie médiévale appliquée donc tout ce mélange-là, classique, romantique, médiéval, et avec une influence aussi ‘fin, pour lui, il a ouvert sa tête, il s’est ouvert à ça, il a découvert ça à l’exposition universelle qui a eu lieu à Paris je me rappelle plus quand, mille huit cent fin (xxx) mille huit cent, il a découvert ça, et puis euh il a entendu les gamelans du Mali, de Bali, Bali, et là pour lui, c’était comme moi pour lui, lui, lui pour Bali

On voit qu’un mélange d’influences marque ce parcours de la création et du dé-paysement par lequel il deviendrait possible de mieux se trouver soi-même. Les influences sont musicales certes, mais leurs affinités avec le langage ne sont pas absentes, puisque d’après le locuteur, l’artiste « applique ça pour raconter un discours ». Dans les deux passages que nous venons de citer, et qui se suivent dans le discours du sujet, Debussy apparaît à la fois comme un être qui rejette son monde (« il s’en foutait de tous les enseignements », « toujours dégoûté des, des vieux codes », « il ne respecte pas le code harmonique et standard, la règle »), et que son monde rejette (« il était détesté à l’école », « on l’aimait pas »). Le locuteur pose d’ailleurs une équivalence sémantique entre « grand génie », « mec extrêmement rebelle », et « être détesté », ce qui fait écho au mouvement qui le pousse vers la langue française : être attiré vers elle, et être repoussé par son lieu d’origine.

Le sort discursif réservé au terme « harmonie », récurrent puisqu’il apparaît six fois en 1 minute 306, est intéressant de ce point de vue. Matériau tour à tour « détruit », « introduit », et « utilisé », il s’agit d’un objet à propos duquel sont prédiquées aussi bien une destruction qu’une construction (comme dans l’expression « détruire de façon constructive », qui était employée intransitivement). L’objet « harmonie » représente donc deux choses : d’une part ce qui peut faire l’objet d’une séparation, d’un acte de rejet lorsqu’il se situe du côté d’une tradition ou d’une institution qui ne fait plus sens, qui n’est plus reconnue dans sa position d’autorité ; et d’autre part, il représente ce qui peut faire l’objet d’une réélaboration par « mélange », et par emprunts à des musiques éloignées dans le temps (« classique, romantique, médiéval ») ou dans l’espace (« les gamelans »). La rencontre avec les gamelans7 balinais, justement, va constituer un moment décisif pour le jeune Debussy, et le traitement que l’auteur du récit de vie fait de cette rencontre est particulièrement intéressant :

[33’13] il a entendu les gamelans du Mali, de Bali, Bali, et là pour lui, c’était comme moi pour lui, lui, lui pour Bali

(Enquêtrice : une musique très percussive)

avec, oui très percussive, avec une harmonie complètement différente à l’harmonie européenne, voilà, et donc euh l’utilisation de l’harmonie, pour lui c’est je pense que c’est une grande révolution mondiale, Claude Debussy, c’est vraiment quelque chose de, c’est un nouveau style qui aurait dû commencer avec lui, mais qui n’a pas été repris

Outre le caractère novateur et même révolutionnaire que le sujet voit dans le produit de cette rencontre musicale, on notera cette formulation tout à fait frappante : « Et là pour lui, c’était comme moi pour lui, lui, lui pour Bali ». Autrement dit : le choc esthétique qu’a ressenti Debussy en entendant les gamelans est comparable à celui que j’ai ressenti en entendant Debussy. La formule cultive la réciprocité à la limite de l’ambigüité ; la structure comparative ne pose pas seulement l’égalité entre Debussy (comparé) et je (comparant), c’est bien toute l’expérience de la rencontre entre Debussy et les gamelans qui se trouve comparée à celle qui a eu lieu entre le locuteur et son illustre inspirateur. Saisie dans cette syntaxe elliptique, d’une concision remarquable qui permet une séquence (assez musicale, de fait!) entre des prépositions8 et des pronoms toniques, la comparaison produit un effet de (con)fusion qui désoriente à la première écoute : on n’identifie plus très bien les places du « moi » et du « lui » tant les expériences se confondent, tant le parallélisme que l’énonciateur réalise semble opérant dans son imaginaire. On retrouve en tout cas dans les deux expériences mises en discours – celle du je et celle de Debussy placées en miroir – une inspiration étrange et étrangère, qui a permis de déconstruire le monde de départ. Par ce récit qui rejoue le moment du basculement existentiel, le sujet semble reconstituer la filiation imaginaire qui a donné lieu à son désir d’ailleurs, en même temps que la genèse de son savoir sur l’autre, « généalogie des savoirs et des champs de connaissance qui se constitue dans l’entre-deux-langues » (Prieur, 1996 : 56). On dirait donc que cette transmission-transgression a été nécessaire pour envisager de pouvoir se détacher, se déraciner.

Il nous reste maintenant à voir ce qui, du côté du monde d’origine, a encouragé ce déracinement, cet exil consenti.

3. La « déception chilienne » : division, perte et manque à être

La coupure d’avec le monde d’origine, mise en scène par un acte de rébellion chez Debussy, se (re)joue dans l’aventure du locuteur vers la langue étrangère. Cette séparation nous intéresse, car elle nous semble constituer un ingrédient fondamental du désir qui pousse vers l’autre. En effet, une séparation n’est-elle pas toujours nécessaire pour sortir des fusions et des appartenances qui deviennent, à la longue, étouffantes ou mortifères ? Et le lieu d’origine n’est-il pas voué à devenir, à un moment ou à un autre de notre histoire, difficile à habiter ?

[35’14] Ça c’est les conditions du rêve, français, mais ya aussi de par l’autre partie c’est la déception chilienne, parce qu’au Chili je me sentais très mal

L’expression « déception chilienne » peut s’entendre dans un double sens : « j’ai été déçu par le Chili », ou bien « Le Chili a été déçu ». Cette ambigüité est intéressante, car elle rejoint les mouvements de rejets réciproques observés dans les relations entre Debussy et les « écoles » dont il était l’élève : je rejette l’école, et l’école me rejette. Le désamour émane simultanément des deux parties, et touche chacune d’elle ; ce qui rend le divorce... nécessaire. Mais qu’est-ce qui rend le premier monde irrespirable ?

[35’46] Oui, oui parce que les politiciens là-bas c’est, sont très mensongers, très, ils s’en foutent du monde hein, ya plus de quatre-vingt-dix pour-cent de désapprobation des gens vis-à-vis des politiciens, du coup les gens là-bas ils croient pas aux politiciens, et ils... et moins de la moitié des gens, mais une grande partie encore vote, parce que c’est la seule chose à, ‘fin, ils se disent bon, autant le faire que pas le faire

(Enquêtrice : ouais, c’est mieux que rien, mais c’est pas...)

Voilà, voilà, ils font sans croire.

Le rejet s’exerce, comme pour Debussy, à l’endroit de l’institution (politique, cette fois-ci), et avec l’arrivée d’une thématique nouvelle, celle de la facticité et du mensonge, suscitant un sentiment d’illégitimité :

[37’25] des constitutions faites par les militaires, voilà, par des pouvoirs factiques [sic]

[37’35] c’est des régimes illégitimes, parce qu’un régime légitime il est fait par le consensus populaire

On repère dans ces extraits plusieurs motifs de division ou d’opposition :

  • « les politiciens » vs le « monde », les « gens » ;

  • une moitié du peuple qui vote vs l’autre qui ne vote pas ;

  • faire vs croire : agir sans adhérer à ses actes, choisir (voter) sans désirer ;

  • vérité vs mensonge : le langage politique ne sert pas à dire la vérité (d’où une violence exercée contre le peuple).

Le Chili est présenté comme un monde où règne le faux, le mensonge, la manipulation. Le langage n’y semble pas utilisé pour faire sens, mais pour déstructurer le sens, et malmener le rapport des sujets à la parole. Ce qui n’est pas sans faire écho à ce que l’écrivain japonais d’expression française Akira Mizubayashi écrivait lui-même à propos de son dégoût de sa langue première, dans un Japon des années 1970 marqué par « la politique », « très présente sur les campus universitaires », et par le « vide des mots » que cette présence engendre (Mizubayashi, 2011 : 21) :

[...] des mots dévitalisés, des phrases creuses, des paroles désubstantialisées flottaient9 sans attache autour de moi comme des méduses en pullulement. (…) C’étaient des mots qui ne s’enracinaient pas, des mots privés de tremblements de vie et de respiration profonde. Des mots inadéquats, décollés. L’écart entre les mots et les choses était évident. L’insoutenable légèreté des mots, le sentiment que les mots n’atteignent pas le plus profond des êtres et des choses me mettaient dans un état de méfiance que je ne cachais pas, et que surtout je ne cachais pas à ceux qui m’entouraient. (…) J’étais traqué dans une sorte d’inflation linguistique généralisée. Il fallait que j’entreprenne une tentative d’évasion. (Mizubayashi, 2011 : 22-23)

Une évasion qui prendra la langue française comme viatique et comme destination :

Le français m’est apparu alors comme le seul choix possible, ou plutôt la seule parade face à la langue environnante malmenée jusqu’à l’usure, la langue de l’inflation verbale qui me prenait en otage. (ibid.)

L’écart entre les mots et les choses, entre les mots et les êtres, révèle au sujet son inadéquation au monde qu’il occupe (et qui l’occupe, semble-t-il, à la manière d’un colonisateur) en même temps qu’à sa propre parole ; parole assimilée, en langue première, au langage tout entier, qui devient lieu inhabitable, voire insalubre et mortifiant – à moins de rechercher dans une autre langue, un nouveau parler où ressourcer son être. Ce genre d’expérience pourrait bien être de celles qui révèlent tout simplement l’inadéquation profonde entre le sujet et le langage, que Rose-Marie Volle (2016) a d’ailleurs très bien repérée dans les mêmes écrits de Mizubayashi. En tout cas ce décalage donne lieu à ce que notre locuteur appelle un « malaise », un « dégoût » et même un « gouffre » ; partant, le vivre ensemble en perd son sens, de même que le vivre avec soi-même :

[37’55] Et aussi le Chili s’appelle république, (rire) et voilà. Quand on n’a pas vécu notre réalité, on vit cette réalité, sinon on devient fou. Voilà.

Et je pense que moi avec toute toute ma soif aussi de découvrir, et tout ça, ça creusait encore ce gouffre, ce ce malaise, voilà, donc à un moment donné je j’avais le dégoût de tout quoi, et de ma vie aussi, de ma vie au Chili.

Je voulais pas être prof au Chili, je, voilà, je je voulais pas être musicien non plus, pas forcément, voilà. Bon. J’étais perdu. Et voilà. Je suis venu en France.

On ne peut qu’être frappé par la parenté qui unit les deux récits : celui, écrit et littéraire, de l’écrivain japonais, et celui, oral et spontané, de l’étudiant chilien, venus tous deux étudier en France. Dans l’extrait que nous venons de citer, le nom même donné au pays (« république ») paraît mensonger, et la confusion semble s’introduire dans le sujet lui-même, avec cette phrase paradoxale, à la limite du non-sens, suggestive en tout cas de la folie qu’elle évoque : « Quand on n’a pas vécu notre réalité, on vit cette réalité, sinon on devient fou ». On peut comprendre en tout cas que si la « réalité » en question implique de vivre dans un régime d’inadéquation intolérable, dans un régime de parole mensonger, alors cela revient à vivre sans vie, et il y a de quoi devenir fou. À moins, bien sûr, de faire semblant, de rester dans une immobilité passive qui anesthésie la blessure de la séparation douloureuse d’avec soi-même : passivité des électeurs, ou des « étudiants non politisés ou dépolitisés » chez Mizubayashi, qui « se muraient dans une hébétude satisfaite qui annonçait déjà le consumérisme bavard des années à venir » (2011 : 22). Ici quelque chose s’exprime, à notre avis, d’un clivage douloureux à partir d’un sentiment de non-sens de la parole qui se répercute sur la vie toute entière (dégoût de soi, dégoût de tout). Et pour finir, la perte (« j’étais perdu ») vient produire cet effet d’isolement, d’étrangeté ou d’étrangéisation, de déterritorialisation, dans le pays d’origine même10. Elle déclenche en même temps le désir d’expatriation, avec un refuge du côté de la figure tutélaire de Claude Debussy. Avec l’espoir, peut-être, de mieux pouvoir se trouver et s’exprimer ailleurs ?

Ces derniers éléments nous inspirent deux remarques. Premièrement, il nous semble que tout apprentissage de langue étrangère, qu’il soit le fait d’un écrivain ou non, est indissociable de ces formes de négativité que nous avons croisées dans le discours ici étudié. La négativité, au sens de Lebrun (2015) et de Prieur (2017), renvoie à cette dimension de vide, de manque, d’écart qui marque tout sujet du langage, forcément inadéquat à lui-même et marqué d’incomplétude. Écart entre les mots et les choses, entre le sujet et son dire, instauré par l’ordre même du symbolique (voir Volle, 2016). Ce manque à dire, et manque à être, se retrouve dans des affects ou des désaffections des langues : frustration, déception, haine, rejet... Mais ouvre aussi à la possibilité de vivre de nouveaux espoirs en direction d’autres parlers et d’autres langues. En d’autres termes, sans négativité, il ne saurait s’ouvrir d’espace du désir. Un désir qui sera toujours relancé, car quelle langue pourra un jour tout dire de quelqu'un ? La fin de l’entretien avec notre locuteur révélera d’ailleurs qu’après quelques années en France, le vide s’est rouvert, autour de l’expression des émotions, ou du sentiment d’hypocrisie sociale généré par certaines interactions. Du « Bonjour » commercial lancé par une boulangère de sa ville d’adoption, il dira : « ça ouvre un gouffre entre toi et toi-même ». On ne saurait mieux exprimer les choses !

L’aventure du sujet du langage est donc toujours amenée à se rejouer, sur différentes scènes, dans différents récits, avec de nouvelles amours linguistiques. Et, ce sera notre deuxième remarque, la séparation d’avec un « premier lieu », d’avec un « temps d’avant » pourrait bien n’être autre que la condition même du désir, et donc de la connaissance. Nous rejoignons les auteurs de La Babel de l’inconscient, qui évoquent précisément la nécessité d’une limite pour désirer et pour connaître. Cette limite, porteuse de négativité, est précisément celle qui se pose lorsque le sujet se détache de l’identique à soi, de l’évident, de l’indifférencié ou du fusionnel :

Paradoxalement, l’exil, la castration, le refoulement, l’aveuglement sont nécessaires car il est nécessaire, pour accéder à la connaissance, qu’il y ait une limite, une coupe assurant l’opportunité de se détacher de l’identique, de ce qui est pareil à soi-même, de l’indifférencié, de ce qui n’a pas de loi, une limite garantissant un ordre irréversiblement institué. (…) pour connaître, il est nécessaire de tolérer la frustration et la souffrance impliquée par l’abandon du déjà connu, de l’identique. (Amati-Mehler, Argentieri & Canestri, 1990/ 2004 : 19)

Telle est la condition de l’être de langage.

Conclusion

Si tout être, pour devenir sujet, doit être institué par l’ordre symbolique du langage, il ne peut exister pour autant de coïncidence entre le langage et lui. Et malgré l’illusion nécessaire qui veut que l’on croie à cette coïncidence, illusion qui fait de nos langues des lieux plus ou moins habitables, cette séparation d’avec le langage est appelée à se rejouer dans certaines circonstances, comme dans l’apprentissage des langues étrangères, où prend place un sentiment d’étrangeté vis-à-vis des langues, y compris des langues premières. Où prend aussi place un sentiment de perte irrémédiable de l’unité que, fantasmatiquement, nous pourrions incarner avec l’une ou l’autre de nos langues. Inséparables des êtres qui les parlent, les langues nouvelles relancent volontiers notre imaginaire en direction d’une réparation possible, d’un espoir de pouvoir se dire mieux, et plus complètement peut-être, grâce aux mots de l’autre, « dans la mesure où toute expérience de l’entre-deux langues constitue pour le sujet la possibilité de trouver sa voix à partir d’un point d’étrangeté qu’il occupe par rapport à la/ les langue(s) » (Volle, 2016 : 1).

Quel est donc l’objet du désir ? Ni plus ni moins que le désir de l’autre. Avoir besoin de quelqu’un qui « incarne » pour nous une langue, cela revient à reconnaître que la jouissance de ce nouvel objet se construit comme devant passer par un autre, qui ne représente pas seulement la communauté où la langue est parlée, mais aussi l’opportunité de s’inscrire dans une relation de transmission, de dette symbolique. Une dette symbolique consubstantielle à l’appropriation même du langage, car celui-ci nous est transmis par les autres avant nous, il nous précède, et est toujours d’abord celui d’autres personnes. Et paradoxalement, c’est cette dette qui crée du lien, un « lien qui libère » pour reprendre le joli nom d’une maison d’édition. Le discours que nous avons étudié ici démontre tout le sens d’une telle transmission : pour qu’il y ait libération d’un sujet, il faut qu’il y ait une rencontre avec un autre sujet, libérateur car il a pu se libérer lui-même.

Pour rejoindre le propos de ce colloque, nous terminerons en disant que la didactique des langues gagnerait à problématiser la question du sujet, et celle de « l’emprise du langage sur notre être », une emprise qui nous conduit à reconnaître la blessure du clivage et à ouvrir un espace de désir comme manque à être du sujet (Prieur, 1996). Car si l’on reste dans une représentation consumériste ou managériale de l’objet-langue, il n’y a plus de médiation de l’autre possible, puisque le modèle consumériste abolit précisément tout limite, tout lien, toute dette. La jouissance de l’objet-langue devient immédiate, brève, associée au fantasme de pouvoir se passer de l’autre, ce qui n’est pas sans effet sur la relation pédagogique11. Enfin, il nous semble évident, au regard de ce que peuvent énoncer des sujets pris dans et entre les langues12, que la recherche sur les apprentissages ne saurait se contenter des sciences cognitives ou des neurosciences, les imaginaires des langues étant par essence non mesurables, et non reconductibles dans des procédures de tests standardisées. Comme le défendent les auteurs de La Babel de l’inconscient, un ancrage psychanalytique permet, par rapport à la psychologie, d’étudier « les situations complexes et pluridéterminées », les « aventures intérieures » affectives et cognitives, et les « niveaux profonds de la relation » (Amati-Melher, Argentieri et Canestri, 1990/ 2004 : 106).

Bibliographie

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ALLOUCHE, Victor, Résonance de la langue anglaise. Apprentissage et réflexions, Paris, L’Harmattan, 2012.

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VOLLE, Rose-Marie, « Appropriation des langues et singularité énonciative. Écrire dans la langue de l’autre pour Akira Mizubayashi », Carnets, n°7, 2016, URL : http://carnets.revues.org/1037

 

1Nous partirons des travaux de Jean-Marie Prieur (1996, 2017), de Patrick Anderson (1999, 2016) et de Victor Allouche (2005, 2012) réalisés dans ce domaine.

2Voir Denimal, 2018.

3Sur ces questions, voir notamment Prieur (1996) et Anderson (1999).

4Nous signalons qu’au début de l’entretien, le locuteur dit que ce qu’il attend d’un enseignant de langue étrangère, c’est qu’il « incarne » la langue. Il est intéressant d’observer ici qu’une forme d’« incarnation » de produit grâce à Debussy, un être ayant vécu à une autre époque que celle où parle le je. Cette dimension d’incarnation du savoir sur la langue mériterait d’être réinterrogée aujourd’hui, et confrontée aux logiques d’effacement des enseignants derrière des dispositifs, souvent techniques, d’enseignement.

5Dans son récit le sujet raconte comment il a découvert la musique debussienne sur un enregistrement d’ordinateur, qu’il a écouté en boucle toute une nuit durant, comme sous l’effet d’un charme.

6Le substantif « harmonie » apparaît cinq fois, et l’adjectif « harmonique » une fois.

7Ensembles instrumentaux originaires de Java et de Bali, composés d’instruments à percussion, mais aussi de quelques instruments à cordes, et pouvant être accompagnés de chants.

8Nous nous référons à Pierrard 2002, qui questionne le statut de conjonction fréquemment attribué à comme dans les grammaires, au regard de sa valeur fréquemment prépositionnelle.

9En italiques dans le texte original.

10Sur ce phénomène, voir Allouche (2012 : 74).

11Voir notamment certains discours sur le numérique, qui construisent ou cautionnent un discours fallacieux de la toute-puissance du sujet sur son objet.

12 Nous remercions sincèrement la personne qui, par ce récit de vie, a fourni la matière de cette modeste analyse. Puisse-t-elle ne pas se trouver gênée de se voir ainsi « étudiée », dans ce qui n’est qu’une tentative d’approcher quelques éléments de la matière la mieux partagée de la condition des êtres parlants.