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Présentation du numéro 86 de TDFLE

Enseignement des langues et insécurisation des acteurs de la relation didactique

Coordonnateur : Bruno Maurer, Université de Lausanne, EA 739 Dipralang Montpellier 3

Le présent numéro élargit un panel qui a rassemblé huit contributions au Congrès du RFS de Louvain la Neuve, du 28 mai au 1er juin 2024 qui ne sont pas toutes publiées ici mais qui accueille d'autres textes.

L'hypothèse de travail du panel était que des attitudes évaluatives négatives sur la langue enseignée ou le rapport à cette langue pouvaient avoir un impact important sur les représentations que les apprenants se forgent d'une langue, quand l'univers de l'école est à peu près le seul milieu sociolinguistique dans lequel celle-ci a réellement une existence pour eux, même s'ils savent qu'elle existe en dehors.

On parle souvent du triangle didactique, de la relation entre l'enseignant, l'apprenant et le savoir. Ce triangle est un raccourci commode mais dont les simplifications n’aident pas toujours à une bonne compréhension des enjeux. Il s’agit de resituer ces éléments dans une complexité à même d’éclairer différents phénomènes observables dans la relation d’enseignement-apprentissage et qui sont trop rapidement renvoyés au contexte d’enseignement alors qu’ils sont des paramètres de premier plan, conditionnant de manière très forte les différents acteurs. À titre de simple cadrage, la figure ci-dessous en fait un inventaire sommaire sans en analyser les interactions complexes.

Figure 1. Quelques déterminants du triangle didactique en matière d’enseignement- apprentissage des langues (B. Maurer)

 

 

Ce renvoi au « contexte » fait entrer les réalités sociales dans l’analyse didactique – menée alors parfois au titre de la sociodidactique – et c’est dans ce paradigme que nous plaçons ce panel, sans nous réclamer explicitement de cette étiquette disciplinaire mais en tentant d’articuler un concept sociolinguistique – celui d’insécurité sociolinguistique – avec les multiples déterminants de la classe de langue.

Définissons provisoirement l'insécurité linguistique comme un sentiment d'inconfort ressenti par une personne au cours d'un échange verbal, le plus souvent en situation de communication formelle, c'est-à-dire assujettie à une norme linguistique précise, correspondant à l'usage dominant, sentiment qui peut avoir des conséquences sur la nature, le volume, la qualité de la production de la personne.

On a coutume de poser que les élèves ont peur de parler en classe de langue et que ceci est analysable en termes d'insécurité linguistique. C'est à analyser en quoi les conditions même de l'enseignement d'une langue contribuent à créer cette insécurité qu'est consacré ce numéro.

L'insécurité n'est pas seulement linguistique ou langagière, elle peut aussi être professionnelle, pédagogique. Le concept d'insécurité linguistique a été considérablement travaillé depuis les années 1960 jusqu'au concept d'insécurité langagière (indexée) d'H. Adami et al. (2023).

Structure du numéro et présentation des contributions

Ce numéro 86 de TDFLE rassemble huit contributions qui explorent, sous des angles complémentaires, les mécanismes d'insécurisation à l'œuvre dans l'enseignement-apprentissage des langues. Les articles s'articulent autour de quatre axes qui révèlent la complexité systémique du phénomène étudié.

1. Publics en situation de vulnérabilité : quand l'insécurité linguistique rencontre l'exclusion sociale

Le numéro s'ouvre sur deux contributions qui interrogent l'insécurité linguistique chez des publics particulièrement vulnérables, où les enjeux dépassent largement le cadre de l'apprentissage pour toucher aux questions d'insertion sociale et d'accès aux droits.

Marion Martinez examine dans « Comment se raconter quand on n'a pas les mots pour se dire ? » la situation des Mineurs Non Accompagnés (MNA) face à l'apprentissage du français. Sa contribution révèle comment l'insécurité linguistique devient un obstacle majeur à l'accès aux droits, les jeunes étant discrédités en raison de leur incapacité à se raconter de manière cohérente. L'auteure propose une approche pédagogique innovante qui allie aspect fonctionnel et réflexif de l'apprentissage linguistique, intégrant un accompagnement biographique à la formation en FLE.

Cette réflexion trouve un écho direct dans l'article d'Anne-Christel Zeiter « Contrer l'insécurité sociolangagière en contexte universitaire : des apports pour l'apprentissage, l'enseignement et l'intervention sociale ». L'auteure élargit la problématique aux contextes migratoires plus généraux et propose un dispositif andragogique permettant aux futurs enseignants et travailleurs sociaux de comprendre les dynamiques d'insécurisation. Ces deux contributions dialoguent sur la nécessité de repenser la formation des intervenants travaillant avec des publics migrants.

2. Complexité cognitive et construction culturelle : les défis de la diversité linguistique et littéraire

Le deuxième axe explore des situations d'apprentissage où l'insécurité linguistique révèle des mécanismes cognitifs et culturels plus complexes.

Marion Dufour apporte un éclairage original avec sa contribution sur « Le phénomène de compaction cognitive ». À travers une étude de cas en didactique du plurilinguisme, elle identifie un nouveau concept : la « compaction cognitive », qui caractérise un blocage spécifique lié à une grande insécurité linguistique. Sa proposition de « décompaction » ouvre des pistes méthodologiques innovantes pour accompagner les apprenants en difficulté.

Cette approche cognitive trouve un prolongement culturel dans l'article d'Irena Wyss et Zeina Hakim sur « Littératures d'expression française et insécurité linguistique dans l'apprentissage du FLE ». Les auteures questionnent les effets potentiellement insécurisants de l'enseignement des littératures francophones, avec leur « surconscience linguistique » et leurs références culturelles spécifiques. Leur contribution pose la question cruciale de savoir si la confrontation à la variation linguistique est sécurisante ou insécurisante pour les apprenants.

3. Insécurité des enseignants et systèmes éducatifs : une perspective macro-systémique

Le troisième axe examine l'insécurité du côté des enseignants et des systèmes éducatifs, révélant comment les contraintes institutionnelles et la formation insuffisante peuvent générer des cercles vicieux d'insécurisation.

Bruno Maurer, coordinateur du numéro, présente une étude de cas au primaire tunisien dans « Comment les conditions d'enseignement d'une langue contribuent à insécuriser les acteurs de la relation didactique ? ». Il montre comment l'insécurité didactique d'une enseignante, due à une formation sommaire, contribue à rigidifier l'enseignement et à évaluer négativement des productions d'élèves pourtant correctes. Cette contribution illustre parfaitement la circularité des phénomènes d'insécurisation entre enseignants et apprenants.

Cette analyse trouve un prolongement à plus large échelle avec l'article de Véronique Miguel Addisu et Moyastan Madjyamta sur « L'école bilingue au Tchad : politique éducative insécurisante et paradoxes sociodidactiques en classe ». Les auteurs montrent comment les choix politiques de langues de scolarisation génèrent une insécurisation systémique des acteurs, avec des effets sur la qualité des enseignements. Ils proposent la notion de « tension sociodidactique » pour analyser ces situations complexes.

4. Variations contextuelles et malentendus pédagogiques

Le numéro se clôt sur une contribution qui éclaire les effets des variations contextuelles et des malentendus dans la relation didactique.

Marion Avrillier explore dans « "Le problème c'est LA langue !" Insécurité pédagogique et insécurité linguistique croisées entre enseignants et élèves allophones arrivants » les malentendus qui naissent de la rencontre entre l'insécurité linguistique des élèves nouvellement arrivés et l'insécurité professionnelle des enseignants de classe ordinaire. Sa contribution met en évidence l'importance des stratégies translingues pour dissiper ces malentendus.

VARIA

Dans le prolongement du numéro, Ana Dias Chiaruttini et Hourieh Marvi proposent une « Étude comparative de l'enseignement et des apprentissages du passé composé en France et Iran ». Leur approche comparative révèle comment les variations institutionnelles et disciplinaires influencent les performances des étudiants et peuvent générer des difficultés spécifiques selon les contextes mais sans problématiser la question en termes d'insécurité linguistique ou langagière.

Perspectives et enjeux

L'ensemble de ces contributions révèle la nature systémique de l'insécurité linguistique dans les contextes d'enseignement-apprentissage des langues. Loin d'être un simple phénomène individuel, elle apparaît comme le produit de multiples facteurs qui s'articulent et se renforcent mutuellement : politiques éducatives, formation des enseignants, représentations de la norme linguistique, contextes socioculturels des apprenants.

Les articles de ce numéro montrent également que l'insécurité des uns nourrit celle des autres, créant des cercles vicieux qui peuvent compromettre l'efficacité des apprentissages. Mais ils proposent aussi des pistes pour briser ces cercles : formation réflexive des enseignants, approches biographiques en FLE, reconnaissance des compétences translingues, prise en compte des spécificités cognitives et culturelles des apprenants.

Ce numéro invite ainsi à repenser les pratiques d'enseignement-apprentissage des langues en prenant en compte la complexité des phénomènes d'insécurisation, pour construire des dispositifs plus inclusifs et émancipateurs.

Bibliographie inaugurale et sommaire

Adami, H., André, V. & Langbach, V.(dir.) (2023). Les adultes en insécurité langagière : Enjeux sociaux et didactiques. Nouvelle édition [en ligne]. Villeneuve-d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion. DOI : https://doi.org/10.4000/books.septentrion.145593.

Blanchet, P., Clerc, S. & Rispail, M. (2014). Réduire l'insécurité linguistique des élèves par une transposition didactique de la pluralité sociolinguistique: Pour de nouvelles perspectives sociodidactiques avec l'exemple du Maghreb. Éla. Études de linguistique appliquée, 175, 283-302. https://doi.org/10.3917/ela.175.0283

Caitucoli, C. (Dir.), 2003. Situations d’hétérogénéité linguistique en milieu scolaire, Rouen, Presses de l’université de Rouen.

Francard, M., (Dir.), 1993. L’insécurité linguistique dans les communautés francophones périphériques, Cahiers de l’Institut de Linguistique de Louvain 19/3-4.

 

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Comment se raconter quand on n’a pas les mots pour se dire ?

Marion MARTINEZ

Dans le cadre de l'enseignement du français auprès des Mineurs Non Accompagnés (MNA), une réflexion approfondie s'impose sur les dimensions épistémologiques, praxéologiques et psychologiques de la relation didactique. Cette problématique, au cœur d'une recherche doctorale en cours, explore la mobilisation du récit de vie des MNA dans l'appropriation du français, dans une perspective émancipatrice et capacitante. L'insécurité linguistique des MNA constitue un obstacle majeur à leur accès aux droits. Cette difficulté s'articule autour de deux axes interdépendants : premièrement, les...

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